Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/156

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À cet égard, les chants les plus curieux sont ceux qui se rapportent au mariage. La forme la plus antique de l’union est celle qui nous est décrite dans le Rig-veda et qui se pratiquait donc il y a trente-cinq siècles au moins. À cette époque, les mœurs dominantes avaient été déterminées par le milieu géographique sur les plateaux montueux du haut Iran et dans les vallées de l’Hindu-kuch. Dans ces régions de pasteurs, la femme devait être libre pour gérer le ménage, pour se défendre au besoin contre les ours et les voleurs dans sa cabane isolée, pour élever ses enfants en l’absence du père, des frères ou du mari : le nom même, dam, qui la désignait, s’est transmis jusqu’à nous. Tous les documents antiques nous montrent qu’elle était respectée, considérée par ses fils et frères avec un amour plein de vénération. Elle était non seulement tenue pour une égale, mais la tendresse de tous l’entourait d’une sorte de sainteté ; le mari était le deva, elle la devi, tous deux étaient dieux. Cependant le mariage était de type patriarcal, l’époux étant chargé par la coutume de prononcer des paroles sacrées comme le vrai prêtre de la famille ; mais avec quel charme d’expression il accueillait l’épouse en sa demeure : « Dans la maison tout prospérera sous ton regard, êtres humains et animaux ; c’est toi qui nous donneras la joie. Qu’Indra t’accorde dix fils, et que ton mari, moi qui te parle, puisse être le onzième ! » Est-il langage plus tendre dans la bouche d’un maître ?

Même jusqu’en plein brahmanisme, le simple mariage d’amour est considéré d’origine céleste par les lois de Manou, et les poètes le désignent comme ayant été pratiqué par les Gandharva ou « Musiciens du ciel ». Il naît simplement de l’amour des deux conjoints, sans que le père ou la mère, sans que les prêtres ou magistrats aient à intervenir. Les fiancés s’associent spontanément par leurs affinités électives ; néanmoins, avant de s’unir, ils invoquent la nature comme pour témoigner qu’ils font encore partie du Grand tout. Ensemble, ils s’adressent au soleil, à la lune, aux astres de la nuit ; ils parlent aux bêtes de la forêt et des champs, surtout aux chevreuils, aux biches, aux oiseaux, aux petits hoche-queue qui sautillent devant les bœufs de labour. La grande cérémonie, celle qui est censée donner au mariage sa principale vertu, est l’attestation de l’antique amitié avec les arbres et les herbes. Dans ce symbolisme primitif, les boutons et les fleurs de lotus, les fruits, les bouquets, les guirlandes, les plantes basses ou géantes sont invoqués