Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/376

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l’homme et la terre. — barbares

monde romain, et de la puissance temporelle guerrière qu’apportaient les barbares sont graduellement sorties les monarchies de droit divin que l’on ne peut encore dire avoir complètement disparu. On cherche également à faire remonter jusqu’à cette époque les légendes à la fois religieuses et patriotiques compilées sous le nom de Gesta Dei per Francos. Déjà l’orgueil des Francs barbares était fort grand. Le préambule de la loi salique, dont la rédaction date du règne de Clovis, se termine sur un chant de triomphe : « La nation des Franks est illustre ; elle a Dieu pour fondateur : forte sous les armes, elle est ferme dans les traités de paix, profonde au conseil, noble et saine de corps, d’une beauté singulière, hardie, agile, rude au combat ; elle désire la justice et garde la foi. »

Champion de l’Église, et surtout conquérant pour sa propre puissance, Clovis franchit la Loire, allant à la rencontre des Visigoths qu’il défit près de Poitiers, au milieu même de la voie historique d’entre Loire et Garonne, et occupa l’Aquitaine et la Narbonnaise jusqu’au Rhône. Se retournant ensuite vers le nord-est, il arrondit son royaume en faisant périr nombre de petits chefs par violence ou par trahison, car ce monarque avait été jeté au vrai moule des conquérants, parmi lesquels l’éclat et les crimes de son ambition lui assignent un rang distingué[1]. Il s’empara donc de presque tout le territoire qui porte de nos jours le nom de « France ». Toutefois ce vaste domaine, si grand en comparaison du petit royaume paternel de Tournay, ne présentait point la belle ordonnance d’un État administré régulièrement, comme celui du contemporain de Clovis, le grand Theodoric ; nombre de villes, de districts étaient sinon indépendants, du moins dans un état mal défini de semi-liberté, et les populations réfugiées dans les vaux ignorés des montagnes se gardaient bien d’éveiller l’attention. Le roi n’était possesseur que des terres foulées aux pas de ses guerriers. Respectueux quand même des civilisés, les Germains barbares ne prétendaient nullement imposer leur mode de vivre et se tinrent à l’écart avec une certaine modestie. Ils s’établirent surtout dans les campagnes pour vivre sur leurs domaines, isolés ou en petits groupes, loin des villes qu’ils laissèrent se régir suivant les anciennes coutumes[2]. Aussi ne paraît-il pas que l’ancien peuple ait beaucoup regretté le

  1. H. Hallam, L’Europe au Moyen Age, I, p. 20.
  2. Th. Duret, Études Critiques d’Histoire, Revue Blanche, 1er août 1899.