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l’homme et la terre. — seconde rome

tamie et, d’autre part, les barbares pesaient toujours sur les frontières du nord et pénétraient par toutes brèches imprudemment dégarnies ; enfin la « paix éternelle » conclue avec les Perses était fort précaire et des conflits éclataient nécessairement aux dangereux points de contact.

Une de ces villes disputées, Édesse, la moderne Orfa, était alors la capitale du nestorianisme, cette secte chrétienne que l’on accusait de monstrueuse hérésie parce qu’elle distinguait les deux natures, divine et humaine, de Jésus-Christ et qu’elle ne reconnaissait pas à la Vierge Marie le nom de « Mère de Dieu ». Âprement persécutés par leurs coreligionnaires de l’Église « orthodoxe », les Nestoriens durent émigrer, et, grâce à leur habileté dans les métiers, à leur intelligence dans le trafic, à leur esprit d’initiative affiné par le besoin, stimulés probablement aussi par le zèle de la propagande, ils réussirent à fonder leurs églises jusqu’aux extrémités de l’Asie, dans l’Inde méridionale, en Mongolie et en Chine. Ainsi, tandis que les masses guerrières se déplaçaient surtout de l’est à l’ouest, de l’Asie hunnique et turque vers les contrées d’Europe, le mouvement de conversion religieuse s’accomplissait en sens inverse, de l’Occident à l’Orient. Porté par les marchands, le culte nestorien passa de l’Iran dans le Touran, puis vers le versant oriental du continent par les cols du Pamir et du Tian-chan. Les Ouigour et d’autres peuples de la Kachgarie se convertirent en grand nombre. Les Nestoriens avaient sept métropolitains dans l’Asie centrale, dont les principaux résidaient à Merv, Herat, Samarkand, Kachgar. Sur la route réunissant les communautés nestoriennes groupées autour de Tokmak à celles de Kachgar, au Tach-rabaldavan « Col de la maison de pierre » qui s’ouvre directement au nord du Tchatyr-kul ou « lac de la Tente », et à 1300 mètres plus haut, ces chrétiens avaient fondé un monastère caravansérail dont on voit encore les vastes ruines : c’était un « hospice » analogue à ceux que l’on a construits sur les Alpes d’Europe, au Saint-Bernard et au Simplon. Un atlas catalan de 1375 figure un autre monastère du même genre au nord de l’Issyk-kul[1]. C’est également par l’entremise des caravanes, et sur les mêmes voies de l’Asie intérieure, que s’était propagée la religion de l’Iran : en 631, un décret de l’empereur de Chine ordonnait en effet la construction d’un temple mazdéen.

  1. G. de Saint-Yves, Revue Scientifique, 17 février 1900.