Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/494

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l’homme et la terre. — carolingiens et normands

dîme et la possession intangible des terres, ils eurent constitué une classe à part, ils devinrent forcément des oppresseurs[1].

Plein de confiance en son rôle d’homme providentiel, Charlemagne ne cherchait dans l’Eglise que les moyens immédiats qui lui paraissaient nécessaires pour consolider son empire. L’unité de la foi avait été un de ces moyens contre les tribus allemandes. Il voulut s’en servir également contre les Aquitains et autres peuples du Midi des Gaules : Charlemagne et ses prédécesseurs Charles Martel et Pépin le Bref étaient les vengeurs des fils de Chlodowig, et les Francs que l’empereur envoyait en maîtres dans les contrées méridionales assouvissaient les vieilles haines de leurs ancêtres, expulsés autrefois des bassins de l’Aude et de la Garonne. Les gens du Midi se distinguaient de ceux du nord des Gaules par une apparence moins inculte, un langage plus élégant, des mœurs plus raffinées, des formes religieuses moins étroites, mais surtout par leur esprit de fière indépendance, et c’est là précisément ce que le roi des Francs voulait briser : son acharnement contre les « hérésies » du midi ne s’explique pas autrement. Le personnage représentatif des Méridionaux était alors Félix, l’évêque d’Urgel, qui voyait en Christ le « fils de l’Homme » autant que le « fils de Dieu », et se refusait énergiquement à voir en Marie la « mère de Dieu », l’Intermédiaire et Dispensatrice universelle ; prêtre lui-même, il ne croyait pas à la supériorité essentielle des prêtres et disait aux fidèles de ne se confesser qu’à Dieu. Naturellement, Charlemagne s’acharna contre ces conceptions libertaires, qui auraient soustrait à la règle commune des millions de ses sujets ; vrai pape, il convoqua les conciles, obligea les évêques et le pape lui-même à condamner Félix, et lança contre ses partisans la meute des moines bénédictins d’Aniane, qui avaient confédéré tous leurs couvents dans une même rigoureuse observance, rattachée au trône par un pacte d’absolue dévotion. Dans son zèle de propagande religieuse, qui n’était en réalité que le culte de son propre pouvoir, Charlemagne fit construire plus de mille églises sur les deux versants des Pyrénées, tous édifices consacrés à la Vierge, patronne des ordres monastiques. Un des nombreux couvents qu’il fit élever, celui de Saint-Volusien, près du rocher de Foix, fut chargé de surveiller spécialement le diocèse d’Urgel où Félix

  1. Victor Arnould, Histoire Sociale de l’Eglise, Société Nouvelle, nov. 1896.