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mœurs irlandaises

les formes du mariage variaient suivant le désir des conjoints : on pouvait le faire à l’essai, pour un an ou plus longtemps, afin de s’éprouver l’un l’autre et sauvegarder les intérêts réciproques en cas de désaccord. La famille même n’était pas considérée comme un cadre fermé : le jeune homme devenait le « fils » de son professeur et celui-ci prenait le titre de « père nourricier », l’un et l’autre se devant entr’aide jusqu’à la mort[1].

A l’époque où parut le monument législatif de Senchus Môr, c’est-à-dire vers le milieu du cinquième siècle, la société irlandaise continuait à vivre de la vie du clan, mais elle admettait déjà la distinction des classes, fondée, non sur la noblesse du sang ou sur la profession des armes, mais d’une part sur la richesse, de l’autre sur le savoir. La caste des filé ou lettrés se divisait elle-même en dix classes, principalement d’après le nombre des légendes, des récits traditionnels que connaissait le savant. La haute noblesse, celle des ollam, retenait dans sa mémoire au moins 350 récits, tandis que la moindre classe privilégiée n’en maîtrisait que sept, tout en possédant aussi les arts de la grammaire et de la musique, les formules de la chimie et du droit. Les filé d’Irlande ressemblaient donc aux anciens druides des Gaules[2], si ce n’est qu’ils n’avaient plus à enseigner de doctrines religieuses ; il leur restait le pouvoir de rendre des jugements et, quoi qu’on en dise, ils durent souvent en abuser. C’est ainsi que, lors d’un fameux procès dit le « Dialogue des deux docteurs », les filé formulèrent des décisions incompréhensibles à force de pompe et d’emphase. Les mandataires du peuple durent se plaindre auprès du roi Conchebar : « Ces gens-là, dirent-ils, s’arrogent le monopole de la justice et de la science, mais nous n’avons pas compris un mot de ce qu’ils ont dit. » Il fut décidé que les filé pourraient continuer de formuler leur « considérant », mais que le peuple entier prendrait part à la décision finale[3].

La littérature d’Erin était relativement fort riche à cette époque. Le grand respect que, malgré tout, on avait pour la science et pour tous les « porteurs de torches », soit qu’ils représentassent le savoir ancien, soit qu’ils fussent déjà les annonciateurs d’une religion nouvelle, comme les moines irlandais apportant aux montagnards des

  1. Ernest Nys, même recueil, même livraison, p. 608.
  2. Maxime Kovalevsky, Coutume contemporaine et Loi ancienne. Droit coutumier ossétien, p. 370
  3. D’Arbois de Jubainville, Senchus Môr, p. 99.