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l’homme et la terre. — chevaliers et croisés

se tromper à cet égard que les historiographes du passé furent presque tous des prêtres ; ce sont des gens de religion qui écrivent les annales pendant près de mille ans, plaidant leur propre cause et représentant les faits à leur honneur et profit. D’autre part, les ennemis même du catholicisme se laissent aussi aller volontiers à cette illusion, qui leur permet d’autant mieux de faire contraster une période de ténèbres avec celle de la lumière qu’inaugure l’émancipation de la pensée. Mais catholiques et libres penseurs se trompent également. Le fait est que l’ardeur religieuse, la vie mystique sont toujours des exceptions dans une société, et que l’existence est employée chez la grande majorité des hommes à satisfaire les besoins immédiats, essentiels de l’organisme. Presque tous les individus se laissent vivre naturellement sans chercher le pourquoi ni le comment de leur apparition dans le monde : leur foi, quand ils la professent, n’est qu’un accommodement aux habitudes courantes. Il en fut ainsi au moyen âge comme à toutes les époques de l’histoire. Mais la rupture soudaine qui se produisit lors de la Renaissance, dans l’Europe civilisée, « infatuée de ses études comme un adolescent qui vient de faire sa rhétorique »[1], détourna les écrivains, enthousiastes de l’antique, de toute enquête sérieuse sur le moyen âge ; et la tradition courante, propagée par l’Eglise, s’affermit de plus en plus. Le retour des historiens vers les souvenirs de ces temps sombres ne se fît qu’au dix-huitième siècle, et les recherches approfondies datent du dix-neuvième. Maintenant on retrouve le peuple au-dessous de la double carapace que les rois et l’Eglise avaient posée sur lui.

Une légende bizarre, celle de l’« an mil », contribue singulièrement à fortifier cette idée fausse que les populations de l’Europe occidentale étaient animées d’une foi profonde. Naguère, tous les historiens racontaient qu’à l’approche de l’an mil, l’attente de l’Antéchrist et du Jugement dernier se serait emparée de toutes les âmes. Les ennemis se seraient réconciliés partout, les trafiquants auraient cessé de vendre et d’acheter, les avares de thésauriser, les criminels d’ourdir leurs méfaits. Les seigneurs se seraient précipités sur les autels pour faire donation de leurs biens à l’Eglise, c’est-à-dire pour tout remettre entre les mains de Dieu, dans l’espoir d’obtenir de lui la grâce et la

  1. Raoul Rosières, Recherches critiques sur l’Histoire religieuse de la France, p. 7.