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légende de l’an mil

vie éternelle. Toutefois, aucun document du temps ne donne le moindre indice qui justifie cette légende : on ne voit dans les annales contemporaines que redites usuelles des moines sur les péchés des hommes et sur les peines de l’enfer ; depuis des siècles les mêmes lamentations se répétaient et, pendant des siècles, elles devaient se reproduire encore sous des formes analogues : « Frères, veillez, faites pénitence ! Le monde est près de sa chute ! Mille et cent ans sont accomplis ! Les signes précurseurs paraissent ! Priez, repentez-vous, voici la fin de l’Univers ! »[1]

On doit dire même qu’à l’époque précise de l’an mil, la vie des nations européennes était relativement moins troublée, moins insipide, moins bouleversée de pressentiments terribles qu’elle ne l’avait été en France un siècle plus tôt, lors de l’invasion des Normands, et qu’elle ne le fut quatre siècles après, pendant la terrible guerre de Cent ans. Au contraire, les événements se déroulent à cette époque d’une manière aussi normale que durant toute la féodalité du moyen âge, avec accompagnement de guerres, de pillage et d’incendies, et les annales ne prouvent nullement qu’avant l’an mil, les actes de donation des seigneurs aient été plus nombreux qu’auparavant. La légende ne prit forme qu’au dix-septième siècle, sous l’influence de cette idée naturelle à l’homme de localiser les grands événements en un lieu, sur un homme ou à une date unique : on voulait expliquer le mouvement si remarquable d’art religieux qui se produisit avant et après cette époque de l’an mil, prise à peu près comme moyenne. Mais le véritable vulgarisateur de la légende fut Robertson, grâce à la haute autorité historique de son Tableau des Progrès de la Société en Europe, où l’illusion de la grande terreur du Jugement dernier trouve sa forme définitive[2].

Au onzième siècle, lorsque les invasions arabes dans les contrées riveraines de la Méditerranée commençaient à recevoir en contre-coup le retour offensif des Croisés d’Europe, la rupture définitive entre les deux Eglises chrétiennes d’Orient et d’Occident était consommée. Ce mouvement, qualifié dans l’histoire de « grand schisme » par excellence, eut pour véritable raison d’être la rivalité naturelle des deux cités, Rome et Constantinople, qui furent les centres de gravité opposés dans l’équilibre du monde méditerranéen : les points d’attraction, les foyers étant devenus distincts, la séparation devait se faire par consé-

  1. La Nobla Leyczon des Vaudois.
  2. Dom Plaine, Revue des Questions historiques, janvier 1873 ; Raoul Rosières, ouvrage cité, pp. 135, 163.