Page:Reclus - L'Homme et la Terre, tome III, Librairie universelle, 1905.djvu/579

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
559
servitude et féodalité

mains des grands seigneurs féodaux. L’instabilité sociale, le manque de confiance en l’avenir prochain transformèrent fatalement la petite propriété personnelle et la propriété communale en propriété féodale. Mais si les cultivateurs donnent leur champ et se donnent eux-mêmes, ils cherchent à garder leur qualité de protégés et de clients et stipulent de leur mieux qu’ils pourront conserver leurs lots à titre de fermage à long terme.
D’après une photographie.
dinant, ville dominée par son chateau fort
La dure nécessité les pousse à marchander ainsi la cession de leurs personnes et de leurs terres, avec la presque certitude que si leurs maîtres deviennent tout-puissants, ils tiendront pour nuls conventions et contrats, disposant à leur gré des hommes et des choses. Souvent les propriétaires libres ou communautaires se trouvaient privés de leur droit personnel et de leurs possessions sans même avoir eu l’occasion de défendre leurs intérêts : ou bien un conquérant, un chef de guerre les avait simplement dépossédés, ou bien un souverain quelconque, en un accès de belle humeur, avait fait don de leurs corps et de leurs appartenances à quelque seigneur en faveur à la cour. C’est ainsi que les habitants de Bellagio, sur le lac de Como, eurent à protester de toutes leurs forces contre Frédéric Barberousse, qui avait donné leur district, hommes et choses, à l’abbaye milanaise de San Ambrogio. « L’empereur, disent-ils dans leur plainte, ne peut donner à autrui ce qui ne lui appartient pas. » Les protestations de ce genre furent certainement très fréquentes[1], mais combien peu d’entre elles, témoins fâcheux que les seigneurs

  1. Maxime Kovalevaky, Société Nouvelle, août 1896, p. 152.