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l’homme et la terre. — chevaliers et croisés

pardonner les infortunes politiques lorsque les rencontres de guerre et les zizanies eurent obligé les Templiers à quitter la terre ferme de l’Asie pour se réfugier dans l’île de Cypre. Néanmoins, l’ordre le plus estimé de la chevalerie se maintint en pleine gloire durant près de deux siècles, et souvent on essaya d’en restaurer la splendeur. Maintenant encore, que de vaniteux ou d’escrocs, pour éblouir leurs dupes, se décorent de titres et d’insignes comme chevaliers du temple !

Les mahométans avaient aussi leurs corps organisés, combattant à la fois par la prière et par les armes. Tel fut celui des « Mangeurs de hachisch » (Hachichiya) ou « Assassins », qui naquit en Perse, quelques années avant la constitution de l’ordre des Templiers. Appartenant à la secte des Ismaélites, ainsi nommée d’un certain Ismaïl, descendant d’Ali, ils ne prirent d’abord aucune part à la politique, et se bornaient à des pratiques religieuses. Ils professaient une doctrine philosophique très élevée, cherchaient la fusion de toutes les formules idéalistes, du platonisme au messianisme, et prêchaient une sorte de panthéisme reposant sur l’harmonie générale de toutes les parties du monde, sur le cosmos dont dépend chaque personne humaine qui en fait partie comme les astres et doit chercher à en comprendre la beauté [1].

Mais la légende, qui serait évidemment tout autre si elle ne nous avait été transmise par des chrétiens attribuant volontiers à des ennemis redoutés tous les crimes et toutes les scélératesses, cette légende nous dit que les assassins étaient fanatisés par un prophète qui, après les avoir enivrés de plaisirs, les rendait extatiques de foi et les lançait dans le monde contre ses adversaires, armés du poignard ou du poison. Ce chef, le « Vieux de la Montagne », résidait dans le château fort d’Alamut, sur un promontoire de l’Elburz persan, mais il possédait plus de cent autres forteresses dans les pays de l’Asie antérieure. Le successeur de ce moine terrible n’est plus qu’un humble et paisible sujet de l’empire des Indes[2].

En Europe, le monachisme avait suivi, d’une marche plus lente, la même évolution qu’en Orient. C’était en partie le même personnel, que les hasards de la politique, de la guerre et de la diplomatie déplaçaient de l’une à l’autre extrémité du monde chrétien, et les contre-

  1. P.Casanova, Journal Asiatique, 9e série, tome XI, n° 1, 1898; — E. Doutté, Bull. de la Soc. de Géogr. et d’Archéol. d’Oran, janv. à mars 1899, p. 53.
  2. H. Yule, The Book of Marco Polo, 2e édition, vol. 2, p. 155.