Page:Redon - À soi-même, 1922.djvu/67

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qui ne le place que dans les douleurs ! C’est partout la même ironie. Les plus proches sont les plus durs. Pas un mot de confiance, nulle sympathie. On dirait que celui qui va seul en la recherche de la vérité et qui s’épuise à chercher sa méthode, la loi de son effort, ne trouve d’appui qu’en raison de son infériorité et de la vulgarité de ses inventions. Le jour où la lecture d’une page de Dante nous élève et nous affirme, est celui du choc et de la blessure. Tu ne seras pas plus que moi, pense le semblable, qui voit sur notre front la trace de nobles rêveries. Alors, il raille. Bêtes et brutes, le mépris que vous recevez passera-t-il devant vous comme tout l’invisible ? La douleur que vous communiquez, laissera-t-elle en vous du meilleur et de l’âme ? Sentirez-vous, enfin, que votre rôle est le dernier. Celui qui souffre est celui qui s’élève. Frappez. Frappez toujours. La blessure est féconde.

Juger n’est pas comprendre.

Tout comprendre, c’est tout aimer.



Vers 1877 ou 1878. Lettre à un ami.

« Le bon sens est l’aptitude à bien juger, même sans aucune culture et dans un ordre d’idées un peu terre à terre. » Il sert souverainement les hommes qui n’ont affaire qu’aux réalités de la vie la plus immédiate, la plus proche, — fort peu ceux qui regardent au delà. Il est douloureux de constater que son absence peut stériliser chez les meilleurs esprits des forces distinguées. Avec de l’originalité, on peut se consoler de n’en point avoir. Mais on peut être tout à fait ridicule et manquer de sens pratique et avoir du génie.

Comment faisait-on pour cultiver son esprit quand il n’y avait pas de livres ?

On regardait l’univers et la terre. Et, dans la lecture qu’on faisait de cet ouvrage, l’homme formait le chapitre le plus émou-