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CHRONIQUE D’UN TEMPS TROUBLÉ

Bref, je suis arrivé, pénétré des miracles où peut atteindre l’esprit. Mais… comme je traversais la gare d’Orsay, une musique d’orgue emplissait l’air, et je me suis arrêté. Je me trouvais entouré d’ondes pieuses ! Parmi des voyageurs et des bagages profanes, courait le mouvement d’une prière, l’élan d’un hymne sacré. J’ai dit à mon porteur :

— Qu’est-ce qui se passe ?

Il m’a répondu, l’air indifférent :

— C’t’une messe, à la radio.

Du génie je tombais dans la démence ! Le jour où Bruxelles fit au Roi Albert de solennelles funérailles, j’étais à midi dans le buffet d’une gare morte, sur une ligne des Deux-Sèvres. La bonne, constellation de taches de rousseur, tourna le bouton de la T. S. F., et voici que deux commis-voyageurs, le lampiste et moi, nous commençâmes d’entendre les chants de la liturgie sous les voûtes de Sainte-Gudule ! Je me rappelle que je me dressai devant ma table ; je me représentais la cérémonie, cette assemblée qui figurait toute la nation, le long cercueil où reposait l’héroïsme, — lorsque la bonne cria :

— Un veau au cresson, — un !

Ce n’était qu’une pauvre phrase : elle m’atteignit pour la vie. Je sais que je ne la chasserai plus jamais de ma mémoire. Elle y reparaît, la traverse, telles ces douleurs