Page:René Benjamin - Chronique d’un temps troublé, 1938.djvu/185

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ACCIDENT

et l’événement — le cheval s’emballa ! Ce cheval étique devint épique. Il avait l’air d’une carcasse couverte d’une peau : il devint Pégase ! Il se mit à ruer, à voler, à faire du feu. Fut-il piqué ? Avait-il un harnais mal mis ? D’un coup de sabot il brisa net le siège, et envoya le cocher promener. Puis, quand il sentit les rênes libres lui friser le dos, il devint fou, et partit à la vitesse d’un train ! Mme Saint-Remy poussa une clameur horrible, lâchant l’ombrelle qui fit cerf-volant. Je criai simplement « Ah ! », et Saint-Remy, accroché au strapontin, devint blême, en étouffant : « Nous sommes perdus ! Nous allons mourir ! » Ce qui parut assez vraisemblable. Grâce à Dieu, la route était droite, mais la voiture disloquée, faisait de terribles bonds.

Comment, dans sa position, Saint-Remy, non seulement put-il tenir, mais parler ? Une force indépendante de lui le souleva, le mena, et créa toute une scène incroyable, où il émit des paroles inattendues. Un philosophe dirait : « Crise de conscience ! Il n’est rien de plus fort et de plus imprévu que les mouvements de la conscience. » Mais le comique… ou le drame, c’est un cheval emballé réveillant la conscience d’un homme. Enfin, les faits sont ce qu’ils sont. La voiture sauta, craqua, rasa les arbres, à chaque instant parut se briser, et Saint-Remy commença un