Page:René Benjamin - Chronique d’un temps troublé, 1938.djvu/75

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de tout ! Et lui-même fabrique trop de voitures ! Toutes pareilles, pour des Français pareils. Voitures indistinctes…, et abêtissantes. Car quand on a une machine qui roule, il faut bien rouler : et c’est du temps de pris sur une vie où ce qui manque le plus c’est du temps, lui seul permettant le recueillement, qui seul donne aux personnes leur personnalité. Sans quoi…, il n’y a plus personne ! »

— Eh bien ! dit Lévi-Prune, en me tirant de mon rêve, avez-vous déjà vu cela ?

Nous nous trouvions dans une pièce en bois de citronnier : murailles, parquet, plafond.

— Et les sièges, dit Lévi-Prune, et la table, et le téléphone !

Il s’amusait toujours comme un enfant.

— Je vais vous montrer le bouquet, me dit-il. Ceci : j’appuie sur un bouton. Regardez bien ce qui s’allume. Un chiffre : 210 ! Le numéro de la voiture, qui est à l’usine en train de sortir. Deux cent dix depuis ce malin ! À chaque minute, je peux contrôler ma production. Et l’année prochaine, ce sera mieux : j’aurai, toujours en citronnier, un appareil de télévision ; en même temps que le numéro de la voiture… je la verrai !

Le grand joueur continuait à jouer ! Décidément, il n’avait que ce goût-là dans la vie !… Depuis trois heures et quart que nous étions ensemble… (— Vous avez tout vu. Je