Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/101

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« Enfin, j’arrivai à ma demeure. Brisé par la fatigue et l’émotion, je tombai comme une masse sur mon lit, et je m’endormis sans avoir le temps d’éteindre ma lumière.

« Une heure après, je fus réveillé en sursaut et sentis une chaleur accablante.

« Ma lumière, enflammant mon moustiquaire, avait allumé l’incendie qui allait me dévorer, lorsque j’aperçus Nazir qui s’avançait vers mon lit.

« Le brave Hindou se jeta sur moi et m’emporta à travers les flammes.

« J’étais sauvé une seconde fois.

« — Diable ! m’écriai-je en songeant aux deux dangers dont Nazir m’avait arraché, les bonnes femmes de Fontainebleau, mon pays, ne manqueraient pas de citer le proverbe : Ceux qui doivent être pendus ne peuvent mourir par l’eau ou par le feu.

« Cependant, Nazir avait un étrange sourire.

« La reconnaissance m’empêcha d’y prendre garde.

« Le lendemain, on m’envoya prévenir du consulat que le navire de Bordeaux, le Saint-Remy, arrivé, pendant la nuit, du Japon, continuerait dans l’après-midi sa route pour Calcutta. Mes préparatifs ne furent pas longs, et, trois heures après, je montai à bord suivi de mon sauveur.

« J’y trouvai l’infortuné cabotin pour lequel le consulat avait obtenu un passage jusqu’à Calcutta, où, lui avait-on affirmé, il trouverait de fréquents départs pour la France.

« L’espoir, qui veille au cœur du plus malade, l’avait encouragé, et il s’était fait hisser tout mourant sur le navire.

« La vue de son costume étrange et ce nom « Alfred dit Ernest, » inscrit sur le livre des passagers, avait d’abord égayé l’équipage, mais une sympathique pitié avait bientôt remplacé l’hilarité, et chacun à bord entourait le moribond de soins empressés.

« Le capitaine lui avait offert des vêtements de marin, mais, chose étrange, le malade avait énergiquement refusé de quitter ses haillons.

« J’ignore si l’air de la mer lui était favorable, mais il parut renaître un instant, ou plutôt l’agonie sembla s’arrêter.

« Le Saint-Remy comptait peu de passagers : deux femmes d’officiers du Bengale qui rejoignaient leurs maris, un gros Espagnol insignifiant, puis deux Anglais, qui tout d’abord fixèrent mon attention.

« Le premier, que l’on appelait le colonel Ireton, était un homme de quarante ans, froid, distingué, d’une excessive politesse.

« Cet officier supérieur retournait dans l’Inde, où il avait longtemps combattu.

« Son nom, inscrit parmi ceux des plus braves, avait jadis fait trembler les Thugs.