Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/115

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ment à leur bonne dame Kâly. Elle veut à toute force nous avoir en offrande. Malgré votre manque de balles, Nazir ne veut pas tenter un assaut que vos haches pourraient lui faire payer cher ; il préfère compter sur ses alliés la faim et la soif qui, dans un temps donné, vous livreront. Mais comme le gaillard est impatient, il désire jouir de suite et vous propose une transaction.

« — Laquelle ?

« — Si vous voulez vous rendre, nous serons simplement étranglés. Si vous refusez, les plus horribles supplices nous attendent, et pour vous procurer un avant-goût de la chose, c’est sur ma modeste personne qu’ils vous donneront d’abord une première représentation.

« — Que devons-nous faire ?

« — Refusez, mordieu !

« — Écoute, Calm, il faut gagner du temps, dit le colonel.

« Et il lui raconta l’évasion nocturne du cipaye qui, à cette heure, devait avoir rencontré depuis longtemps le régiment.

« — Parfait ! je vais dire à ces magots que vous demandez trois heures de réflexion. Hein ! sommes-nous assez heureux d’avoir tant plu à leur déesse Kâly !

« Et, sur cette réflexion, Calm, de son pas le plus tranquille, rejoignit Nazir à qui il rendit compte de sa mission.

« Les trois heures s’écoulèrent bien vite pour nous, qui guettions dans le silence de la forêt le bruit du pas cadencé de nos soldats ; mais Nazir était décidé à ne pas nous accorder un instant de plus. Nous le vîmes s’approcher de Calm et nous entendîmes qu’il lui disait :

« — Tes amis se rendent-ils ?

« — Non, double brute ! répondit le hardi compagnon, tu as perdu stupidement trois heures.

« — Veux-tu essayer le nouveau à les persuader ?

« — Jamais !

« — Alors, pour te décider à aller leur parler, tu vas juger sur un autre du supplice qui t’attend, ainsi que tes amis, si vous refusez la mort sans souffrance que je vous offre.

« Nazir fit signe à quatre hommes qui coururent vers la lisière de la forêt, où se tenait un avant-poste de Thugs.

« Nous respirâmes avec joie à l’annonce du supplice d’un autre, sans nous apitoyer sur le sort du malheureux, car c’était encore un délai, et tout délai pouvait être le salut pour nous. D’un instant à l’autre, les soldats ne pouvaient manquer d’arriver, guidés par le cipaye.

« Nous vîmes les Thugs revenir de la forêt portant sur les épaules un prisonnier solidement garrotté.

« Je vous laisse à juger de notre horrible stupeur quand nous reconnûmes