Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/144

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aux paupières ridées, et une longue moustache grise tombait sur sa poitrine.

Sur son crâne rasé était posée une calotte bleue à bouton rouge (emblème du calao de 2e classe). Le long de son dos pendait une longue queue dont la pointe de soie balayait la terre, et ses mains tremblantes, qui tenaient un éventail et un pipe d’opium, étaient ornées au petit doigt et à l’annulaire de grandes gaines d’argent qui protégeaient ses ongles, qu’il portait d’une longueur démesurée. Il se nommait Meng-Tseu, et s’exprimait en anglais avec une grande facilité.

Il commença ainsi sa déposition :

— Par les Kings sacrés de Khounfou-Tsée, je vais dire la vérité. Pardonnez, mylord, si dans le cours de mon récit, l’émotion m’oppresse.

« Dans le Céleste-Empire, le commerce est un titre de noblesse, et quoique je porte le costume de lettré, je suis négociant.

« Il y a deux mois à peine, mes affaires m’appelèrent à Madras et je quittai Macao, emmenant avec moi mes deux fils et une de mes femmes.

« À mon arrivée, mon correspondant venait de partir pour Calcutta en laissant une lettre où il me priait de le rejoindre le plus tôt possible. Comme les achats de cochenille et de bois d’érable qu’il devait faire pour mon compte étaient considérables, je n’hésitai pas un instant.

« La veille de mon départ, M. Van Lynden, négociant à Angor (Java), demanda à me voir ; j’accueillis ce visiteur, qui m’apprit qu’il devait faire ainsi que moi le trajet de Madras à Calcutta et me pria de lui permettre de m’accompagner pour profiter de mon escorte.

« M. Van Lynden était un homme de petite taille ; ses yeux fauves, sa figure terreuse, avaient une expression d’hypocrisie qui me déplurent au premier aspect ; et j’avoue que je fus sur le point de rejeter sa prière, mais il insista avec tant de force que, par humanité, je consentis à l’accepter comme compagnon de route. Nous partîmes.

« Je ne vous décrirai pas les premiers jours de notre voyage, ils se passèrent sans que rien pût me faire soupçonner un péril. J’avais acheté un palanquin dans lequel Pe-Ly, ma jeune femme était couchée ; et ce kanja était porté par quatre parias hindous.

« Mes deux fils, âgés l’un de dix, l’autre de douze ans, cheminaient montés sur des mules. Une vingtaine de cipayes nous escortaient. Le négociant javanais, en selle sur un petit cheval, jetait des regards craintifs sur les grands bois que nous traversions, ou tressaillait d’épouvante chaque fois que la marche de quelque animal froissait les jungles touffus.

« À ces manifestations de terreur de mon compagnon, je m’applaudissais du service que je lui avais rendu en lui permettant de faire route avec moi, car il paraissait homme à mourir de peur à la moindre apparence de danger.