Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/331

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— Oui, deux ou trois fois plus forte, mais il me faut ces traites cette nuit même.

— Vos dix millions, seigneur, seront prêts ce soir en cinq traites sur Bombay, Alexandrie et Londres. Quand viendrez-vous ? à quelle heure ?

— Je ne sais. Peut-être fort tard. Vous veillerez en m’attendant.

— C’est convenu !

Et ce vieillard mal vêtu, dont la signature valait une fortune royale et qui habitait une maison sordide, reconduisit respectueusement son visiteur en calculant déjà le bénéfice qu’allait lui rapporter son opération.

Cinq minutes après, le Sick sortait du bazar et regagnait, par les rues à demi désertes de la ville, l’hôtel où il était descendu la nuit précédente, dans le quartier musulman.

Il se fit servir dans son appartement un repas frugal, et, vers la fin de la journée, après avoir sellé lui-même le superbe cheval barbe sur lequel il était arrivé seul, sans suite, sans un serviteur, il prit le chemin du faubourg de Tanjore, comme un curieux qui veut profiter de la fraîcheur de la soirée pour visiter les environs du pays où il vient pour la première fois.

Il passa devant la citadelle anglaise au pas, la tête penchée sur la crinière noire de sa monture et la caressant de sa main fine et nerveuse ; puis, aux premiers arbres de la route, il lui rendit les rênes, et bientôt le noble animal dévora l’espace sur la route de Tanjore.

Trente lieues à peu près séparent cette dernière ville de Tritchinapaly.

C’était presque le tiers de cette distance que l’inconnu devait franchir pour retrouver ces mendiants auxquels, sous le porche de la pagode, il avait donné rendez-vous auprès du tombeau du Maharadjah.

Cependant il y avait à peine trois heures qu’il s’était mis en route, qu’il reconnut à l’horizon les sommets des palmiers qui ombrageaient le mausolée de Serdsad-Ji.

Depuis longtemps déjà le soleil était couché, mais les nuages étaient encore irisés de ses dernières lueurs à l’Orient.

Le Sick fit un dernier appel à la vigueur de son coursier couvert d’écume et, d’un seul élan, pour ainsi dire, il atteignit sur la droite du chemin le colossal tombeau dont les ruines attestaient la splendeur passée, en même temps que les parties qui étaient restées debout conservaient les traces de la barbarie de ceux qui l’avaient détruit.

Sur les degrés de marbre à demi descellés, deux hommes reposaient étendus.

En reconnaissant l’étranger, ils se redressèrent.

Celui-ci sauta à terre, et s’avança rapidement vers eux.

— Eh bien ! leur dit-il, que s’est-il passé dans le Nord ? Que fait Schubea ?