Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/403

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— Te voilà donc enfin ! fillette, lui dit-il, j’ai envoyé chez toi deux fois aujourd’hui et on n’a pas pu te rencontrer. J’ai cependant besoin de te parler. C’est gentil d’être venue. Mais pourquoi t’attifer ainsi ? Tu pourrais bien donner l’envie à un de mes clients de te dévaliser un peu.

La jeune femme n’avait pas l’air d’entendre le tavernier.

Agenouillée auprès de l’idiote, elle l’accablait de caresses. Celle-ci y répondait en passant ses mains dans les splendides cheveux de l’enfant et en la pressant contre son sein.

Ses grands yeux hagards, où la source des larmes était tarie, la parcouraient curieusement.

On aurait dit, à l’expression de douleur répandue sur tous ses traits, qu’elle faisait des efforts surhumains pour se souvenir.

Ses lèvres pâles, convulsivement agitées, prononçaient des mots sans suite, pour chacun desquels la jeune fille lui donnait un baiser.

Il était évident qu’il n’existait plus chez la pauvre créature qu’une espèce d’instinct maternel tout physique, qui se réveillait chaque fois qu’elle voyait cette femme qui était son enfant.

Quant à celle-ci, c’était bien la plus jolie fille qu’il fût possible de rencontrer.

Elle était l’expression de la beauté anglaise dans ce qu’elle a de plus fin, de plus suave.

Elle avait seize ans à peine, et l’ovale de son visage avait encore cette incertitude et ce moelleux des contours de l’enfance. On voyait sous sa peau transparente courir un réseau de veines bleues, et ses grands yeux couleur de ciel avaient l’éclat et la limpidité du saphir, ce qui lui avait valu le surnom dans le monde où elle vivait depuis qu’elle avait échangé sa robe de laine contre des cachemires et des dentelles.

Maître Bob, malgré sa brutalité, laissait les deux femmes se livrer à leurs épanchements. Avec assez de patience, il attendait que Saphir voulût lui répondre.

Il avait du reste un important service à lui demander, et il savait que ce n’était pas en la brutalisant qu’il l’obtiendrait.

La jeune fille se décida enfin à penser à lui, et, sans quitter l’idiote, sur la poitrine de laquelle elle avait appuyé sa tête d’ange avec un abandon plein de charmes, elle leva les yeux vers l’honnête tavernier.

— Oui, je sais, lui dit-elle, que vous avez envoyé Mab deux fois chez moi ; j’étais à la campagne. Est-ce que vous êtes enfon décidé à faire ce que je vous demande depuis si longtemps ?

— Si tu veux, oui.

— Vrai, bien vrai, vous me laisserez emmener la mère ?

La jeune fille s’était levée et battait joyeusement des mains.