Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/414

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— Ah ! tenez, si vous devez rester toujours pour moi ce que vous êtes depuis que je vous connais, sans me donner un mot d’espoir, laissez-moi ; je préfère tout à ce supplice.

Surpris d’abord ce cette sortie à laquelle il s’attendait bien un peu un jour ou l’autre, mais qu’il était décidé à ne pas prendre au sérieux, Villaréal ne put cependant s’empêcher d’être touché de l’accent passionné de la courtisane.

Ses yeux limpides et fiers fixés sur les siens, il lui tendit la main.

— Non, je ne veux pas de votre main, continua Saphir, à laquelle les premières paroles seules avaient coûté et qui était vraiment belle dans cet élan d’amour qui l’emportait. Pourquoi êtes-vous venu chez moi avec vos grands yeux noirs et votre air sombre et sévère ? Ne pouviez-vous me laisser tranquille dans mon insouciance et ma honte, ou simplement faire de moi ce que d’autres en ont fait : un instrument de plaisir et de vanité ? Oh ! alors, il est probable que je vous eusse méprisé, comme je les méprise, ou que mon cœur n’aurait eu pour vous qu’un de ces caprices passagers, aussi vite disparus que nés. Vous n’avez donc pas pensé un seul instant qu’il pouvait se faire que je vous aimasse, et qu’alors je souffrirais mille tortures, mille morts ?

— Vous êtes folle, ma pauvre enfant !

— Je le sais bien ! Mais qu’est-ce que cela vous fait ? Est-ce que nous avons un cœur, nous autres filles perdues ou vendues ? Aimer ! Est-ce que ça nous est permis ? Est-ce que nous ne devons pas toujours être gaies et prêtes à l’orgie pour ceux qui nous payent ? Mais vous ne savez donc pas que j’ai dix-sept ans à peine, que dans mon corps souillé mon âme est vierge, et que jusqu’ici je n’avais jamais aimé que ma pauvre mère, à laquelle le bon Dieu a enlevé la raison et qui ne peut me comprendre ? Pourquoi êtes-vous venu, puisque vous ne voulez pas m’aimer ? Maudit soit celui qui m’a arrachée à ma misère, et que le ciel punisse celui qui a accepté ce marché infâme ! Vous ne me répondez pas ? Ah ! je le vois bien, vous ne m’aimerez jamais !

Et la pauvre fille, éclatant en sanglots, se jeta sur un fauteuil, la tête dans les deux mains.

Quelque fût son empire sur lui-même, Villaréal était vivement impressionné de ces accents si vrais de Saphir. Il alla à elle, et, ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’alors, il la prit dans ses bras.

La jeune femme, tremblante, enivrée, leva ses grands yeux sur lui et ses lèvres frémissantes murmurèrent :

— Je vous aime tant ! Je suis donc bien laide que vous ne voulez pas de moi ?

— Vous êtes, Saphir, lui répondit-il en s’efforçant de la calmer, la plus