Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/468

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

— Et si ce chef dont vous parlez avait compris que l’Inde, grâce à ces mystérieux assassins, ne marchait qu’à sa perte, car leurs attentats soulevaient l’indignation de l’humanité toute entière ; si ce chef n’avait trahi, vendu les siens que pour faire croire à la disparition de la secte et pour mieux dissimuler une organisation plus réelle de résistance, organisation qu’il rêvait depuis longtemps ; si ce chef enfin que le gouverneur colonial retint en prison malgré la promesse qu’il lui avait faite de la liberté, n’était mort qu’en léguant à son fils l’héritage de ses projets et de sa haine ?

— Est-ce possible ? Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire, Harris, que Feringhea avait laissé un fils, un fils qui fut élevé par un serviteur fidèle, adopté par un des radjahs les plus puissants du Dekkan et instruit à vingt-cinq ans de la mission qui lui était réservée. Ce fils s’appelait Nadir, et c’est moi.

— Vous, comte de Villaréal ?

— Oui, moi, aujourd’hui, comte de Villaréal et le Vengeur, car par une étrange fatalité, je n’ai pas seulement à venger ma race de la tyrannie de l’Angleterre, mais j’ai aussi contre sir Arthur, contre le colonel Maury, des motifs de haine qui ne le cèdent pas aux vôtres.

— Vous ?

— Il m’a aussi emprisonné, il a fait pendre l’homme qui était mon second père, il a pillé et brûlé ma demeure, il a fait de moi le complice des assassins de mon frère bien-aimé. Ah ! notre but et nos haines sont bien les mêmes. Seulement j’ai été plus heureux que vous, car j’ai déjà réussi en partie. J’ai découvert l’adresse de ce Thompson et j’ai retrouvé la malheureuse lady Maury.

— Et son… mon enfant ?

— Votre fille vit aussi et je sais où elle demeure.

— Dites-vous vrai, comte ? Ah ! ma vie toute entière vous appartient.

— Dans une heure vous aurez vu lady Maury et votre fille.

— Partons alors, partons et pardonnez-moi cette impatience, mais il y a dix ans que j’attends pour m’humilier devant cette malheureuse.

— Changeons d’abord de costume ; dans la tenue où nous sommes nous serions mal reçus là où je vais vous conduire.

— Oui, vous avez raison, et cela d’autant plus que, cette première visite faite, vous m’accompagnerez à votre tour. Je crois qu’il se passera cette nuit même dans Londres des choses auxquelles on ne s’attend pas. Or il est bon que vous voyiez de vos propres yeux ce que je puis lorsque je le veux, et ce qu’est le peuple livré à lui-même.

Quelques instants après ces étranges confidences, Villaréal et le docteur, vêtus comme des matelots du commerce, en pantalons et en vareuses de