Page:René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs.djvu/50

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« À notre entrée, un silence de mort s’était fait tout à coup.

« On n’entendait que le crépitement des torches, dont les flammes montaient comme des serpents de feu jusqu’aux voûtes, d’où pendaient des stalactites de formes bizarres.

« Budrinath et Roop-Singh me prirent chacun par une main, et nous nous avançâmes jusqu’à quelques pas des chefs, à peu de distance de la pioche sacrée.

« — Voici l’enfant choisi pour Kâly, khodarunds (seigneurs), dit-il en me présentant. Il a demandé à être des nôtres ; nous répondons de lui. Notre souveraine déesse l’a choisi entre tous.

« Et il raconta dans quelles circonstances la terrible épouse de Schiba s’était manifestée à moi, pour me faire l’instrument de sa volonté suprême. Il dit encore la première initiation que j’avais subie avec enthousiasme, et mon courage, ainsi que mon adresse, dans l’accomplissement du meurtre du sahoukar.

« Après ce récit, que l’assemblée avait accueilli par un murmure flatteur, qui m’avait rempli d’orgueil, le jemadar occupant la place d’honneur au centre du tribunal se leva.

« Je le vois encore. C’était un vieillard, car les quelques cheveux qui lui restaient étaient blancs, et ses mains osseuses s’étendaient vers moi en tremblant.

« Ses yeux caves étaient profondément enfoncés dans l’orbite et brillaient cependant d’un éclat étrange.

« Son visage était creusé de rides profondes. Son front dénudé et sillonné de raies sanglantes semblait d’une étendue immense.

« On eût dit l’image vivante de la mort.

« Sa voix était sombre, profonde, caverneuse. Elle semblait venir d’une grande distance, et néanmoins je ne perdais pas une seule de ses paroles.

« — Vous êtes digne, mon fils, me dit-il, d’embrasser la profession la plus ancienne et la plus agréable à la divinité. Êtes-vous prêt à être brave, fidèle et discret ? Êtes-vous prêt à mettre à mort toute créature humaine que le hasard, la ruse ou la protection des dieux amèneront en votre pouvoir ? Êtes-vous prêt à briser tous les liens de la nature pour n’appartenir qu’à nous, corps et âme ?

« — Je suis prêt, répondis-je d’une voix ferme.

« — Vous n’oublierez jamais, poursuivit-il, que la race humaine est vouée tout entière par nos lois à la destruction, et que, lorsque les augures ont parlé, on leur doit une obéissance aveugle.

« — J’obéirai ! j’obéirai ! répétai-je deux fois, en proie à une espèce de délire.

« — Alors, gloire à Bhowanie ! s’écria le vieux jemadar, en se tournant,