Page:Renan - Histoire des origines du christianisme - 6 Eglise chretienne, Levy, 1879.djvu/374

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n’était plus un Juif, ou, pour mieux dire, n’était plus un homme ; il voulut une vie de Jésus qui fût la vie d’un pur éon. Prenant pour base l’Évangile de Luc[1], celui qu’on peut appeler jusqu’à un certain point l’Évangile de Paul, il le retravailla selon ses idées, et ne fut satisfait que quand Jésus n’eut plus ni ancêtres, ni parents, ni précurseurs, ni maîtres. Si Jésus ne nous avait été connu que par des textes de ce genre, on aurait pu douter s’il avait vraiment existé, ou s’il n’était pas une fiction a priori, dégagée de tout lien avec la réalité. Dans un pareil système, le Christ ne naissait pas (la naissance, pour Marcion, était une souillure), ne souffrait pas, ne mourait pas. Tous les passages évangéliques où Jésus reconnaît le Créateur pour son père étaient supprimés. Lors de sa descente aux enfers, il emmenait au ciel les personnages maudits de l’Ancien Testament, Caïn, les Sodomites, etc. Ces pauvres égarés, intéressants comme tous les révoltés d’un ancien régime déchu, viennent au-devant de lui, et ils sont sauvés. Jésus laissait, au contraire, dans les lieux sombres de l’oubli, Abel,

  1. Voir les tableaux dressés par Hahn, dans Thilo, Cod. ap. N. T., I, p. 401-486 ; De Wette, Lehrbuch in N. T., §§ 70-72, et les tentatives de restitution de l’Évangile de Marcion par Hilgenfeld (Halle, 1850) et par Volkmar (Leipzig, 1852). L’hypothèse d’après laquelle Marcion aurait eu entre les mains un prétendu Luc primitif, non encore interpolé, est insoutenable.