Page:Renan - L’Avenir de la science, pensées de 1848.djvu/256

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aux généralités hasardées, aux aperçus superficiels, on ne pourrait qu’applaudir à leur sévérité. Mais souvent ils ont bien l’air de tenir aux détails pour eux-mêmes. Je conçois à merveille qu’une date heureusement rétablie, une circonstance d’un fait important retrouvée, une histoire obscure éclaircie aient plus de valeur que des volumes entiers dans le genre de ceux qui s’intitulent souvent philosophie de l’histoire. Mais en vérité, est-ce par elles-mêmes que de telles découvertes valent quelque chose ? N’est-ce pas en tant que pouvant fonder dans l’avenir la vraie et sérieuse philosophie de l’histoire ? Que m’importe qu’Alexandre soit mort en 324 ou 325, que la bataille de Platées se soit livrée sur telle ou telle colline, que la succession des rois grecs et indo-scythes de la Bactriane ait été telle ou telle ? En vérité, me voilà bien avancé, quand je sais que Asoka a succédé à Bindusaro, et Kanerkès à je ne sais quel autre. Si l’érudition n’était que cela, si l’érudit était l’Hermagoras de La Bruyère qui sait le nom des architectes de la tour de Babel et n’a pas vu Versailles, tout le ridicule dont on la charge serait de bon aloi, la vanité seule pourrait soutenir dans de telles recherches, les esprits médiocres pourraient seuls y consacrer leur vie.

Du moment où il est bien convenu que l’érudition n’a de valeur qu’en vue de ses résultats, on ne peut pousser trop loin la division du travail scientifique. Dans l’état actuel de la science, et surtout des sciences philologiques, les travaux les plus utiles sont ceux qui mettent au jour de nouvelles sources originales. Jusqu’à ce que toutes les parties de la science soient élucidées par des monographies spéciales, les travaux généraux seront prématurés. Or, les monographies ne sont possibles qu’à la