Page:Renard - Le Péril Bleu, 1911.djvu/122

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
121
les sarvants à mirastel

et que c’est un éclair qui suivrait le tonnerre, prodigieusement… Mais la clarté persiste et dure.

— « N’aie pas peur, Luce, » dit M. Le Tellier, « ce n’est que le phare. »

Une minute après, il rejoignait son secrétaire dans le petit grenier rond.

Debout sur un escabeau, Robert disparaissait à mi-corps au travers d’une des lucarnes et il faisait décrire à la gerbe éclatante — solaire par sa puissance, lunaire par sa blancheur — de vastes courbes, tantôt célestes et tantôt terrestres. Il dardait sa fusée de jour sur tout le pays méridional, qu’il pouvait embrasser de là. Le phare illuminait tour à tour villages, montagnes, bois et châteaux ; il avait l’air de projeter leur image sur un écran noir, à la façon d’une lanterne magique. — Mais Robert avait beau se pencher et soulever le projecteur avec son lourd support, pour agrandir ainsi vers le Colombier son champ d’exploration, — il ne découvrait absolument rien que de légitime. Les Sarvants étaient déjà hors de vue.

— « Vous les voyez ? » demanda M. Le Tellier.

— « J’ai perdu trop de temps », répondit le secrétaire. « Il me fallait amorcer le générateur, allumer… C’est long. Ils sont partis. Mais ils n’ont rien fait. »

Et, de guerre lasse, il abandonna le projecteur qui bascula, balaya l’étendue, et resta pointé vers le sol, irradiant sur la terrasse.

— « Ho ! » s’exclama Robert. « Regardez, maître ! »

— « Quoi ? » fit l’astronome en passant la tête.

— « Le ginkgo ! On l’a coupé ! »

M. Le Tellier put voir, en effet, au clair de l’acétylène, qu’on avait décapité le ginkgo-biloba. De son poste dominant, il aperçut le tronc coupé, dont la section faisait un disque pâle.

D’un seul coup, le Sarvant avait tranché ce rondin de la grosseur du col et dur comme du chêne, — d’un seul coup de cisaille si bien appliqué, si vite et si juste, que l’arbre n’avait pas même tressailli ! — d’un seul coup de cette cisaille dont naguère un garde forestier avait entendu le « clac » dans la forêt, — cette cisaille à quoi l’on ne pensait plus et qui élaguait sans pitié toutes les plantations du Bugey !