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le carnaval du mystère

époque ma santé lui donnait de cruelles inquiétudes. Les médecins avaient parlé d’une rechute possible, qu’il fallait éviter à tout prix. Et sans doute mon père me chérissait-il non seulement de tout son immense amour paternel, mais encore de tous les regrets que lui laissait son malheur. J’étais, à ses yeux, un portrait de la morte, son image imparfaite mais sensible, quelque chose d’elle qui continuait ; j’étais aussi l’incarnation présente d’une étreinte passée, un baiser fait chair et resté vivant. Loin de moi la pensée d’avilir le moins du monde l’affection forcenée dont il m’enveloppait ; mais, en quelque sorte, je faisais partie des reliques qu’il conservait pieusement : photographies, rubans, fleurs sèches et robes, triste musée commémoratif dont j’étais, pour lui, la pièce inestimable.

Cependant, mon père n’avait pas trente-cinq ans. Il était robuste et plein de fougue. Son tempérament le portait à la joie, sa force à l’activité. Voyant — ou croyant voir — mon chagrin s’assoupir, il prêta l’oreille aux appels de la vie. Peu à peu, doucement et sans heurt, ainsi qu’on désenlace l’enfant qui dort enfin, il reprit ses habitudes et d’abord ses travaux.

C’est alors que je découvris la main morte, qui, de tous mes souvenirs d’enfance, est à la fois le plus terrible et le plus merveilleux.