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la main morte

Celui qui partageait avec elle la solitude des ténèbres me faisait l’effet d’un héros. Faut-il que l’horreur de la mort soit puissante, pour transformer en épouvantail ce qui fut l’extase de nos sens !

Jamais plus je ne retrouvai l’audace de rouvrir le tiroir tombal qui communiquait avec le pays des trépassés. Mais, souvent, j’allai jusqu’à la porte de la chambre, et, sans oser même l’entre-bâiller, j’écoutai le silence, indéfiniment, dans l’espoir terrifié de percevoir, par delà cette porte, quelque frisselis d’outre-tombe, comme celui d’une araignée livide et monstrueuse en marche vers l’épouvante des petits enfants… Maman m’avait tant aimé ! Pouvait-elle ne pas venir à moi, s’il restait d’elle quoi que ce fût qui pût venir vers quelqu’un ?

Dix-huit mois s’écoulèrent. Mon père était redevenu un homme parmi les hommes. Ses amis avaient reparu. La maison s’animait de leurs visites, parfois bruyantes. Le salon cessa d’être un lieu désolé. De loin en loin, mon père invitait à dîner quelques intimes. Il eut un vêtement rayé. Je me rappelle la première cravate de couleur qu’il remit. Je me rappelle surtout l’après-midi lourde de silence, où quelqu’un, en attendant sa rentrée, prit la liberté d’ouvrir le piano et de jouer.

J’étais au troisième étage, dans la salle