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le carnaval du mystère

d’études, courbé sur un devoir. Le calme avait tant d’ampleur qu’il semblait être une espèce de nuit sans obscurité. Je n’entendais que ma plume grincer. Et voilà qu’une phrase musicale monta vers moi, à travers la solitude des chambres. Le piano de maman !… Résonnait-il seulement dans mon cerveau ? N’était-ce là qu’un souvenir hallucinant ?… Mais, tout de suite, je pensai : « La main ! » Et je me figurai, avec un luxe inouï d’inventions terrifiques, ce que j’eusse sans doute aperçu, caché, par exemple, derrière un rideau : le piano, le tabouret vide et la main agile courant sur le clavier… Cela ne dura que le temps d’en frissonner. La musique affolante se tut soudain. On ferma des portes, en bas. La voix de mon père m’appela…

Je le trouvai dans l’escalier, qu’il montait à grandes enjambées, ayant encore la canne sous le bras et le chapeau sur la tête. Il y avait dans ses yeux une inquiétude que je connaissais bien.

Il me regarda vivement, de toute sa tendresse, et sourit en me voyant sourire.

— Me voilà, petit ! Ça va ?… Je te reverrai tout à l’heure. Je suis au salon avec M. B…

Aucune allusion au piano. Il n’était pas de précautions que mon père ne prît pour m’épargner l’ombre d’un émoi, d’une frayeur, d’un malaise quelconque.