Page:Renard Oeuvres completes 1 Bernouard.djvu/260

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée
170
SOURIRES PINCÉS


n’y pensais plus, Poil-de-Carotte, va fermer les poules.

Elle donnait ce petit nom d’amour à son dernier né parce qu’il avait les cheveux roux et la peau tachée. Poil-de-Carotte, qui jouait " à rien " sous la table, se dressa et dit avec timidité :

— Mais, maman, j’ai peur aussi, moi.

— Comment ? répondît Mme Lepic, un grand gars comme toi 1 c’est pour rire. Dépêchez-vous, s’il vous plaît !

— On le connaît ; il est hardi comme un bouc, dit sa sœur Ernestine.

— Il ne craint rien ? dit Félix, son grand frère.

Ces compliments enorgueillissaient Poil-de-Carotte, et, honteux d’en être indigne, il luttait déjà contre sa couardise. Pour l’encourager définitivement, sa mère lui promit une gifle.

— Au moins, éclairez-moi ! dit-il.

Mme Lepic eut un haussement d’épaules, Félix un sourire méprisant. Seule pitoyable, Ernestine prit une bougie et accompagna petit frère jusqu’au bout du corridor.

— Je t’attendrai là, dit-elle.

Mais elle s’enfuit tout de suite, terrifiée, car un fort coup de vent fit vaciller la lumière et l’éteignit.

Poil-de-Carotte, les fesses collées, les talons plantés, se mit à trembler dans les ténèbres. Elles étaient si épaisses qu’il se croyait aveugle. Parfois une rafale l’enveloppait, comme un drap glacé, pour l’emporter. Des renards, des loups même, ne lui soufflaient-ils pas dans ses doigts, sur sa joue ? Le mieux était de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en avant afin de trouer l’ombre.