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APPENDICE


L’auteur des Sourires Pincés fait partie du groupe éclos sous le regard perversement féminin de Rachilde, lequel groupe semble, par le Mercure de France, revue de turbulente combattivité, devoir rallier toute l'ardeur littéraire de ces temps-ci. La plupart sont très connus, quelques-uns quasi célèbres, presque tous classés. Je cite Laurent Tailhade, Alfred Valette qui vient de faire paraître son Vierge, roman d’une indéniable et sévère valeur, Edouard Dubus, Louis Dumur, Remy de Gourmont, Merki, Saint-Pol Roux, Charles Morice, Albert Aurier, Paul Roinard, Paul-Marius André, Albert Samain, Ernest Tissot, Jules Méry, Leclerc et même Camille Lemonnier.

Je dis : fait partie, en tant que fréquentation probable, car il n’y a pas que je sache, dans le groupe en question, d’inféodation à une personne ou à une idée si ce n’est d’art exclusif. L'état-major — sans soldats, — du Mercure de France me semble libre et doit l’être. Chacun garde ses allures et sa verdeur originelles. C’est un bel assemblage d’esprits vivaces, qui ont l’art pour exclusif objet et quelle que soit la façon dont cet art est envisagé.

Jules Renard n’est pas le littérateur d’ordinaire qui bâcle la même nouvelle ou le même roman très rapidement sur le patron d’autres auteurs. Il s’est révélé tout dernièrement par un volume où je crois voir du Sterne très féroce, un Swith poussé au noir le plus intense, et c’est en cela qu’il ne ressemble pas à bien d’autres.

Nous avons, à Marseille, un écrivain à qui le comparer, non pas dans sa sauvage ironie, qui, je le répète, fait de Jules Renard un styliste anglais, mais dans la grâce écourtée de quelques paysages étalés sur une toile de quelques centimètres. J’ai nommé Horace Bertin, dont Paris devrait enfin consacrer l’humorisme et le merveilleux détailler, car il ne connaît pas du tout notre maître marseillais, il faut bien le dire.

Mais Jules Renard ne s’est pas borné à cela. Son volume, composé de piécettes recuites au feu du style le plus concentré qui soir, donne une sensation autre. La raillerie, à la fois bonhomme et cruelle, se met à l’aise, comme si elle était réellement chez soi. Il de fait, dans Sourires Pincés, on la voit partout, serrée et violente, fourrageant à même, ainsi qu’une épée acérée, dans le bloc mort de la bêtise humaine. Pas d’aventures banales, copiées sur le patron des récits dont les lecteurs du Supplément littéraire de la Lanterne, ou même ceux de l'Echo de Paris, font leur régal. A dire vrai, les nouvelles de Jules Renard ne sont point écrites pour la foule, car elles possèdent une philosophie de compréhension difficile, une sorte de sagesse atroce qui donne trop à penser. Et l’on sait que la littérature actuelle est loin de vouloir faire réfléchir, ayant perdu depuis longtemps, sauf chez les exceptions, sa vieille vertu éducative et seulement apte à chatouiller les muqueuses des névrosés.