Page:Revue bleue, tome XLVIII, 1891.djvu/234

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


200 C.-M. STANIOUKOVITCH. — UN HOMME A L MER! choses, comme il faut letre... Alors ton âme sera meil- leure... Est-ce que la vie ne serait pasainsi plus douce pour toi ? Je ne te dis pas cela comme reproche, Pro- kor, c’est seulement pour te plaindre !... ajouta Chou- tikoff. En entendant ces paroles, Prochka restait sous le charme, comme fasciné. Jamais personne ne lui avait parlé avec tant de douceur et de cordialité. Jusqu’alors, des coups et des injures, voilà quel avait été son ap- prentissage de la vie. Son cœur était pénétré d’un pro- fond sentiment d’attendrissement et de reconnaissance, mais les mots lui manquaient pour l’exprimer. Eu le quittant, ChoutikofTlui promit de s’employer auprès d’Ignaloff pour que celui-ci consentît à par- donner. A son départ, Prochka était un autre homme ; il comprenait maintenant l’ahjeclion et le néant de l’e.xistence acceptée jusqu’alors et dont il se croyait seu- lement digne. Longtemps il resta debout, le regard perdu dans les ténèbres de la mer, essuyant de la main les larmes qui venaient mouiller ses yeux. Le matin, après le changement de service, il rendit à Igna- toff sa pièce d’or. D’un geste avide, le matelot tout réjoui s’empara de la pièce qu’il garda dans sa main serrée, allongea un bon coup de poing sur la figure de Prochka, et allait s’éloigner lorsque celui-ci se plaça résolument devant lui et lui dit : — Frappe encore, Cemenitch, frappe : encore un coup sur la gueule! Étonné d’une telle audace, Ignatoffiui jeta un regard de mépris en disant : — Misérable, je t’aurais traité de la belle manière, si lu ne m’avais pas restitué mon argent; mais main- tenant, tu ne mérites pas que je salisse ma main à te toucher... Va-t’en, canaille, fllou, mais prends garde... n’essaye plus de me voler... je le réduirais en bouillie ! — ajouta Jgnatoff d’un ton .significatif. Puis, écartant Prochka de son chemin, il se jjiécipita dans la batterie pour y cacher son trésor. Teffutleseul châtiment infligé au voleur. Ce fut aus.si grAce à la médiation de ChoulikofT que Tsclinu- kîne, qui était informé du vol et se disi)osait, après la corvée de nettoyage, à ros.scr<’ celte charogne », se con- tenta d’être assez miséricordieux, relativement parlant, pour lui décocher une simple bourrade, eu le Irailant de gueux de l’rochkine. — Prochka a eu peur de Cemenilcli, il lui a rendu ’son argent; mais comme il niail, ce filnu-l; ! — se di- saient les matelols pendant les travaux de la toilelte (lu malin. VF. A dater de celle nuit mémorable, Prochka s’attacha sans esiirit de retour à ClioutikolT, el lui montra le dé- vouement d’un chien fidèle. Itjeri entendu, il ne s’avi- sait pas délaisser paraître les li’uioignages de cet atta- chement devant tous, sentant probablement que l’ami- tié d’un répi’ouvé comme lui ne pouvait que diminuer Choutikoff dans l’estime des autres. Jamais il ne lui adressait la parole en public, se contentant de lui jeter de fréquents regards pleins de reconnaissance et de dévouement. A ses yeux, Choutikoff était un être à part, devant lequel lui, Prochka, ne valait pas même la der- nière des balayures du bord. Fier de ce patronage, il prenait à cœur tout ce qui touchait à son idéal. C’est avec une admiration non déguisée qu’il suivait du re- gard les agiles mouvements de Choutikoff le long des vergues, c’est avec un ravissement qui lui faisait battre le cœur qu’il écoutait ses chansons. Enfin, d’une ma- nière générale, il estimait tout ce que pouvait faire Choutikoff comme ce qu’il y avait de meilleur et de plus extraordinaire au monde. Quelquefois le jour, mais plus souvent pendant les quarts de nuit, quand il le voyait seul, il se dirigeait de son côté, et, sans but, il tournait çà et là autour de lui. — Qu’est-ce que tu veux, Prokor? lui demandait Choulikofl’ avec affabilité. — Moi, rien. — Alors, où vas-tu ? — J’allais à mon poste... et je passais seulement de ton côté, répondait, en s’en allant, Prochka, qui sem- blait demander pardon de l’avoir dérangé. Il désirait ardemment lui être utile en quelque chose, mais à ses ofl’res de service, aux propositions (ju’il lui faisait de laver son linge ou de brosser ses habits, bien souvent le pauvre Prochka tout déconcerté ne rece- vait que des refus. Un jour ayant confectionné à son intention une élégante chemise de matelot, pourvue d’un devant en toile de Hollande, il vint, tout ému, la lui offrir. — Ah ! le brave Giline, ah ! camarade, voilà du tra- vail bien conditionné! remarqua d’un Ion encoura- geant, après un examen minutieux, Choutikotf qui voulut lui rendre la chemise. — Mais, c’est pour loi que je l’ai faite, l’Igor Mitrich ; premls cela en considération, je le prie... Daigne me faire l’honneur de la porter. CboulikolV commença par refuser; mais devant l’air malheureux du supplianlqui lui demandait cela comme une marque d’estime, il consentit à la fin à accepter son petit |)résent, ce qui mit Prochka au comble du bonheur. Certainement Prochka n’apportait plus au travail les mêmes habitudes de flânerie et d’astuce qu’autre- fois. On lie le fiajjpail plus ([ue rarement, mais on conliiui;iil à le traiter comme par le passé avec un parfait dédain. Souvent même l’équipage prenait plai- sir à le ta(iiiiner el à le harceler sans merci. Celui (|iii montrait le plus d’acharnement était un jeune homme nommé Ivaiiolf, un des jiires matelols de l’éfiuipage, querelleur et poltron. Un jour, à la grande joie de la galiM’ie ()iii se l’onna autour d’eux, il