Page:Revue bleue, tome XLVIII, 1891.djvu/670

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qui venait d’entrer dans la cour. Le gardien ne sait plus rien, car il vient de mourir. — Holà, holà ! s’écria-t-on, eh bien, seigneur fils, où en es-tu de ton héritage ? Sommes-nous par hasard maintenant tes prisonniers à toi ? » — Celui qu’on interpellait ainsi répondit doucement : « Je vous l’ai dit, je rendrai la liberté à ceux qui croiront en moi. » Mais les prisonniers après avoir pour toujours cessé de rire, haussèrent les épaules et s’écartèrent de lui. »

VI.

Ce qu’on appelle les sentiments moraux, non plus, n’inspirent pas une grande confiance à Nietsche. Il partage sur ce sujet les idées de La Rochefoucauld et des moralistes français, qui, dit-il, « tirent toujours dans le noir, mais dans le noir de la nature humaine ».

La morale, suivant lui, est un mensonge, « nécessaire pour tenir en respect la bête qui est en nous, et qui sans cela nous mangerait ». Mais la morale est un mensonge : elle a pour bases tour à tour la peur, l’espérance, l’intérêt et la vanité. La conscience est une commodité : c’est un prétexte que nous nous sommes créé pour ne pas recourir à notre raison.

Voici, par exemple, la compassion. « Montrer de la compassion à quelqu’un, c’est montrer qu’on a cessé de le craindre, qu’on n’est plus sur le même niveau que lui, en un mot, qu’on le méprise. Je ne comprends pas pourquoi l’humanité en est venue à estimer autant qu’elle fait la compassion, comme aussi le désintéressement qui, à l’origine, était universellement méprisé… Quand un homme est honoré et que sa digestion va bien, la compassion lui est un sentiment naturel… Pas plus que la méchanceté, la compassion n’a autrui pour objet : il y a peu de sentiments d’un égoïsme aussi banal… Gardez-vous d’être malades trop longtemps ou trop souvent : car la compassion des spectateurs ne tardera pas à s’impatienter, et chacun aura naturellement l’idée que vous méritez bien d’être malades. »

La reconnaissance ? C’est « une forme adoucie de la vengeance ». En rendant un service, le bienfaiteur s’est fait supérieur à celui qu’il a obligé : celui-ci reprend sa supériorité par l’effort de la reconnaissance.

Le sacrifice ? « Vous prétendez que le signe d’une action morale est le sacrifice ? Mais montrez-moi une seule action qui ne soit pas un sacrifice, le sacrifice de ce qui nous plaît moins à ce qui nous plaît davantage ?… »

L’humilité : « Celui qui s’abaisse sera élevé, dit saint Luc ; non, mais celui qui s’abaisse désire être élevé. »

L’égoïsme est la seule loi de la nature humaine. C’est lui qui est le fondement de tous les préjugés moraux. La véracité, par exemple, ne nous apparaît comme une vertu que parce qu’elle est plus facile à pratiquer que le mensonge. « Chacun de nous blâme ou loue, suivant que l’une ou l’autre de ces choses sera plus capable de faire valoir sa force de jugement… L’homme le meilleur se fâche si on lui démontre qu’il s’est trompé en accusant quelqu’un de sottise ou de méchanceté… Les hommes éprouvent de la honte, non pas quand ils ont des pensées honteuses, mais quand ils se représentent qu’on les soupçonne d’en avoir… La fidélité aux personnes est une affaire de mémoire ; la compassion est une affaire d’imagination. »

Ce qui tient lieu de sentiments désintéressés, c’est la forme suprême de l’égoïsme, la vanité. « La vanité est la peau de l’âme ; elle sert à cacher aux yeux d’autrui la misère qui est au fond de chacun. »

Et voici le tableau complet de l’activité humaine : « On ne risque guère de se tromper en attribuant les actions extrêmes à la vanité, les actions moyennes à l’habitude, les petites actions à la peur. » On devine qu’une pareille conception de la nature de l’homme ne devait pas conduire Nietsche à respecter beaucoup l’amitié ni l’amour. « Va à l’ouest, j’irai à l’est : c’est seulement à cette condition que l’amitié est possible. — La véritable amitié suppose qu’on estime son ami plus que soi-même, qu’on l’aime moins que soi-même ; et encore faut-il se garder de l’excès d’intimité, car alors cet équilibre se rompt et l’amitié est en péril. — Il ne faut point parler de ses amis, sans quoi le sentiment de l’amitié s’écoulera en paroles… Il n’y a d’amitié possible qu’avec un homme occupé : car l’homme inoccupé se mêle des affaires de son ami et devient très vite gênant. »

« Le monde est une île qu’habitent des anthropophages. Si tu vis seul, il te faudra te manger toi-même ; si tu vas parmi les hommes, les hommes te mangeront. Choisis. » Et voici le choix le plus sage : « De rester immobile à l’écart de tous et de penser le moins possible ; c’est le meilleur remède pour toutes les maladies de l’âme : c’est dur au début, mais on s’y fait. »

L’amour ne vaut pas mieux que l’amitié : « D’où naît le profond amour d’un homme pour une femme ? Non pas, en vérité, de la seule sensualité, mais de ce que l’homme trouve en même temps dans une femme la faiblesse, le besoin d’aide et le sentiment de la supériorité : il éprouve alors, au même instant, un mélange de pitié et d’humiliation qui est la source de l’amour. » — « Les fiancés s’entraînent à aimer leurs fiancées parce que cela leur rend plus commode de bien faire leur cour : tels les chrétiens qui se forcent à croire, parce que cela leur facilite les actes extérieurs de la foi. » — « Les femmes aiment les hommes qu’elles aiment de telle façon qu’elles voudraient les garder pour elles seules ; et cependant elles les montrent, parce que leur vanité est plus forte que leur amour. »

Nietsche, d’ailleurs, a sur la femme à peu près la même opinion que Schopenhauer. Mais avec son besoin maladif