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LA REVUE DE PARIS

Et, de rage, elle déchirait ses costumes les plus originaux, qu’elle venait à peine d’achever ; puis elle cherchait noise au pauvre Adam, qu’elle accusait d’être l’unique auteur de la perte du Paradis.

― Oui, c’est toi ! Ne le nie pas ! C’est toi qui m’as fait perdre ce jardin si agréable, si distingué, avec toutes les brillantes relations que j’y avais ! Tu as eu avec le serpent je ne sais quelles louches intrigues, et c’est cela qui a excité la colère du Seigneur.

Le pauvre Adam, interloqué, ne répondait que par de timides observations :

― Tu devrais bien t’occuper un peu plus des enfants. Tu pourrais consacrer un peu moins de temps à ta toilette.

Mais ces vulgaires conseils inspiraient à Ève une telle indignation que sa parole en devenait poétique :

― Tu veux donc que j’aille toute nue ? ― protestait-elle d’un air hautain. ― Vois ce que fait le vent ! Il est moins intéressant que moi, il n’a pas de corps ; et pourtant il s’enveloppe dans une cape de poussière pour courir le long des chemins, et d’une mante de feuilles sèches pour traverser les forêts.

II

De temps à autre, un chérubin voletait autour de la ferme d’Adam et d’Ève comme un pigeon perdu. Il s’était dérobé pour quelques heures à la tâche de faire des roulades dans les chœurs célestes, et il avait osé descendre dans les régions terraquées, espérant bien que le Seigneur lui pardonnerait cette escapade lorsque au retour il lui conterait ce qu’il aurait vu et le renseignerait sur la façon dont allaient les affaires humaines depuis le péché originel.

Ève, avec ses yeux de femme curieuse, découvrait aussitôt la mignonne face joufflue qui l’épiait, à demi cachée dans l’épaisseur du feuillage. Et elle appelait le petit vagabond, en esquissant un de ses plus jolis sourires :

― Écoute, chérubin. Tu arrives de là-haut ? Comment va Seigneur ?