Page:Revue de Paris, 7è année, Tome 3, Mai-Juin 1900.djvu/23

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LE FEU

— Sentez-vous l’automne, Perdita ? demanda-t-il à son amie absorbée, d’une voix pénétrante.

De nouveau elle eut la vision de la Saison morte, enfermée sous l’enveloppe de verre opalin et submergée dans la prairie des algues.

— Oui, en moi ! répondit-elle avec un sourire de mélancolie.

— Vous ne l’avez pas vu hier, lorsqu’il est descendu sur la ville ? Hier, au coucher du soleil, où étiez-vous ?

— Dans un jardin de la Giudecca.

— Moi, j’étais ici, au quai des Esclavons. Quand des yeux humains ont contemplé un pareil spectacle de beauté et de joie, ne pensez-vous pas que les paupières devraient s’abaisser et se sceller pour jamais ? Ce soir, Perdita, je voudrais parler de ces choses vues intérieurement. Je voudrais célébrer en moi-même les noces de Venise et de l’Automne, à peu près dans la tonalité dont usa le Tintoret lorsqu’il peignit les noces d’Ariane et de Bacchus pour la salle de l’Anticollège : azur, pourpre et or. Hier, soudainement, s’est épanoui dans mon âme un germe ancien de poésie. Ma mémoire a retrouvé un fragment de ce poème oublié, que j’avais commencé d’écrire in nona rima, ici même, à Venise, il y a plusieurs années, la première fois que j’y suis venu, par mer, en un septembre de ma prime jeunesse. Ce poème avait justement pour titre : l’Allégorie de l’Automne ; et le dieu y était représenté, non plus enguirlandé de pampres, mais couronné de gemmes comme un prince du Véronèse, enflammé de passion et de volupté, au moment où il approche de la Ville Anadyomène, aux bras de marbre et aux mille ceintures vertes. L’idée alors n’avait pas atteint le degré d’intensité qu’il lui fallait pour entrer dans la vie de l’Art ; et, instinctivement, je renonçai à l’effort de la manifester tout entière. Mais comme, dans un esprit actif pas plus que dans un terrain fertile, aucune semence ne se perd, cette idée me revient aujourd’hui à l’heure opportune et réclame son expression avec une sorte d’urgence. Quelles fatalités mystérieuses et justes gouvernent le monde mental ! Ce premier germe, il était nécessaire de le respecter pour le sentir aujourd’hui développer en moi sa vertu multipliée. Vinci, qui a plongé son regard dans toutes les choses pro-