Page:Revue de Paris, 7è année, Tome 3, Mai-Juin 1900.djvu/24

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LA REVUE DE PARIS

fondes, a certainement voulu signifier une vérité de ce genre par sa fable du grain de mil disant à la fourmi : « Si tu me fais le grand plaisir de me laisser contenter mon envie de naître, je te rendrai cent moi-mêmes. » Admirez quelle touche de grâce avaient ces doigts capables de briser le fer. Ah ! il reste bien toujours le maître incomparable. Comment ferai-je pour l’oublier et me donner aux Vénitiens ?

Brusquement s’éteignit l’ironie enjouée que, dans sa dernière phrase, il s’adressait à lui-même ; et il parut se replier tout entier sur sa pensée. La tête basse, le corps contracté par une sorte de correspondance avec l’extrême tension de son esprit, il tâchait maintenant de découvrir quelques-unes des analogies secrètes qui devaient relier les images multiples et diverses entrevues en de rapides éclairs ; il tâchait maintenant de déterminer quelques-unes des lignes maîtresses suivant lesquelles devait se développer la nouvelle création. Tel était son effort qu’on voyait sous la peau trembler les muscles de son visage ; et la tragédienne, en le regardant, éprouvait à son tour un malaise un peu semblable à celui qu’elle eût éprouvé si, en sa présence, il eût voulu tendre violemment la corde d’un arc gigantesque. Et elle le savait très loin, étranger, indifférent à tout ce qui n’était pas sa pensée propre.

— Il est déjà tard, l’heure approche ; il faut rentrer, — dit-il, secoué par un sursaut, comme poursuivi par l’anxiété ; car il avait vu réapparaître le formidable monstre aux mille visages humains, remplissant le large espace de la salle sonore. — Il faut que je regagne mon hôtel assez tôt pour m’habiller.

Puis, par un retour de sa vanité juvénile, il pensa aux yeux des femmes inconnues qui le verraient ce soir-là pour la première fois.

— À l’hôtel Danieli ! ordonna la Foscarina au rameur. Et, tandis que le fer dentelé de la proue évoluait sur l’eau

avec une lente oscillation pareille à un mouvement animal, ils ressentirent l’un et l’autre une angoisse différente, mais également douloureuse, à l’instant où, laissant derrière eux le silence infini de l’estuaire envahi déjà par l’ombre et la mort, ils retournaient vers la ville magnifique et tentatrice dont les