Page:Revue de métaphysique et de morale, supplément 4, 1913.djvu/13

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13 obtenus par l’expérience et par la déduction, puisqu’on peut démontrer par elle en descendant du général au particulier ce qu’on a découvert en allant du particulier au général; en ce qu’elle suppose, chez Lulle, l’idée d’une méthode unique convenant à toutes les sciences, les rattachant à la théologie (car le grand art déduit tout des attributs divins), et mettant par là même à la disposition du pape un moyen de domination sur les esprits qui assurerait le triomphe de la chrétienté. Ajoutons que, selon l’auteur, le Grand Art, malgré sa prétention de généralité, ne répond de façon satisfaisante qu’à des questions déterminées. entendues dans des sens spéciaux dérivés de la doctrine générale du maître, ou tout au moins de la logique commune du temps. Enfin le maniement des figures de Lulle serait si difficile que les lullistes les plus informés hésiteraient à y recourir. On suppose que leur utilisation se fondait sur une tradition orale aujourd’hui perdue. Les connaissances dont le schématisme du Grand Art n’est que l’expression symbolique s’acquièrent par l’expérience mystique ou la réflexion sur les choses particulières. Le contenu du Lullisme n’a rien d’excentrique comme on semble parfois le croire. La conception volontariste de Dieu, les preuves de. la création du monde dans le temps, Phylémorphisme étendu jusqu’à l’ange et l’àme, la doctrine de la pluralité des formes, enfin le réalisme et l’exemplarisme, font de Lulle un scolastique augustinien de tendances opposées au thomisme. A ce scolastique se superposent un mystique illuminé et un théologien d’expression hardie, mais de fond orthodoxe. Ses préoccupations essentielles sont ici de convertir les musulmans, et de prouver logiquement les vérités de la foi. Tous les reproches d’hérésie que lui ont adressés N. Eymeric et d’autres adversaires, tombent devant les textes; bien plus, il a lutté très énergiquement contre l’averroïsme qui sévissait, au xiiic siècle, dans l’université de Paris. Plutôt que contre Averroès luimême, dont sans doute il, ignore les (uuvres, c’est contre Siger de Brabant ou ses disciples qu’il écrit, et même enseigne, à Paris avec succès. Comme savant, c’est un homme de connaissances encyclopédiques, un vulgarisateur mais non un inventeur; cependant il a supposé, avant C. Colomb, l’existence d’un nouveau monde. Comme moraliste et pédagogue, c’est, avant tout, un chrétien; mais ses œuvres abondent en observations personnelles; il exalte la bonne i volonté, et, en recommandant les métiers manuels, se montre précurseur de Rousseau. Comme sociologue enfin, il a su voir les vices de la société catalane et même chrétienne du xiu" siècle^ ami de la pauvreté franciscaine. il réprouve le luxe et la fausse gloire des puissants; il veut réformer la société en la ramenant à son véritable but servir, connaître et aimer Dieu. Ce ne fut ni un magicien, ni même simplement un alchimiste, mais un esprit concret, cherchant à démocratiser le savoir, à combattre l’islamisme en formant des missionnaires au courant des langues orientales; c’est surtout un homme de vastes connaissances qui veut, par le Grand Art, les rattacher toutes à une méthode unique, réduire à une unité métaphysique la multiplicité des connaissances distinctes. C’est pourquoi, conséquent en cela avec son exemplarisme, il accoutume la pensée à déduire toutes choses des attributs divins, comme les conséquences se déduisent de leurs principes.. La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée aux sources du lullisme. L’auteur s’attache à démontrer, contre les historiens espagnols, que l’arabisme de Lulle est superficiel. Il se réduit à l’emploi de quelques procédés d’exposition qui constituent, de la part d’un missionnaire, des habiletés légitimes et même louables. Parmi les penseurs chrétiens, ses véritables sources sont les augustiniens et les anselmiens de l’école franciscaine, principalement peut-être saint Bonaventure, et, seulement à travers eux, le juif Ibn Gabirol. Esprit puissant, il se montre aussi littérateur de premier ordre en prose et en vers. Encyclopédique universel, contemplatif et homme d’action à la fois, Lulle est le grand réalisateur de l’école franciscaine antérieure à Duns Scot. Un appendice, composé de textes catalano-provençaux inédits, empruntés à la collection des manuscrits de Lulle conservés à Munich, complète cette étude d’ensemble sur la doctrine du Bienheureux. Le Lullisme de Raymond de Sebonde (Ramon de Sibiude). par JEANHenri PROBST. 1 vol. gr. in-8, de 53 p., Toulouse, Privat, 1912. Les plus récents historiens de R. de Sebonde, notamment Compayré, ont cru devoir écarter l’hypothèse d’une influence de Lulle sur l’auteur de la Theologia naluralis. Une double série de rapprochements, généraux d’abord, ensuite particuliers et portant sur les détails, permettrait de réformer cette conclusion. Au