Page:Revue de métaphysique et de morale, supplément 4, 1914.djvu/5

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qu’il faut se demander, selon lui, c’est si la conception de la personne que nous apporte Renouvier est suffisante. Or pour Renouvier la personne se définit par deux caractères essentiels : raison et liberté. Mais la raison, puissance d’organisation, de comparaison, et non de qualification, suppose autre chose qu’elle-même : un élan, une option première qu’elle peut bien contrôler, mais qu’elle ne suffit pas à fonder ; et si Renouvier ne s’en est pas tenu à la simple faculté logique conçue par Kant, s’il revient en ce sens à Aristote et à Leibniz, sa conception reste intellectualiste, c’est-à-dire aristocratique et statique, et n’exprime pas la vie morale tout entière, qui suppose une volonté d’expansion indéfinie et la « folie » de la Croix. Quant à sa conception de la liberté, elle reste anomiste, impatiente (inconsciemment peut-être) de la règle, qui pourtant parfois libère, quand c’est la liberté qui tyrannise : et l’auteur en trouve des preuves multiples : dans la haine sectaire de Renouvier à l’égard du catholicisme, dans ses hésitations marquées à l’égard du socialisme et de l’interventionnisme où il tendait pourtant, enfin dans sa pensée solitaire, dans sa méconnaissance des forces de la tradition. Le groupe, chez lui, « qu’il s’appelle profession, famille ou patrie », n’a « qu’une réalité inconsistante et maigre ». « Tous les droits, dit Renouvier, sont au fond des libertés ». Là est l’erreur. L’homme a droit « à l’épanouissement total de son être » : et ceci doit être obtenu, le cas échéant, par le sacrifice de la liberté individuelle, Renouvier reste un libéral pour qui le social n’est pas une valeur plus élevée, une réalité nouvelle qui, par une série d’organisations collectives et des forces instinctives, inconscientes, appelle les personnes humaines à une vie plus haute. La société est pour lui « une collection d’agents raisonnables, et sa loi est la loi de chacun ». De cette double insuffisance inhérente à sa conception de la raison et de la liberté, résulte enfin une conception trop étroite de la justice. Notre dû ne se mesure pas par le contrat ; ce que l’homme doit à l’homme, c’est tout ce qu’exige la réalisation de sa destinée d’homme ; et ainsi la justice n’est pas d’autre nature que la charité : si sa sphère est plus étroite, c’est simplement qu’elle exige « l’accord de toutes les consciences qui comptent ». Reste enfin la théorie de l’état de guerre, et le programme de réformes politiques et sociales de Renouvier, dont l’auteur fait voir l’intérêt, tout en y apportant les mêmes critiques. Insuffisance de l’esprit d’amour et de sacrifice. Jacobinisme dont les excès sont universellement condamnés (mais qui avait au moins le mérite, utile à opposer aujourd’hui au syndicalisme intégral, de garder le sens de l’État et de l’unité nécessaire). Socialisme, timide pourtant, précisément parce qu’il oppose sans cesse l’individu à l’État et n’a pas su prévoir le syndicalisme, le développement des groupes intermédiaires. L’« humanité fin en soi », le point de départ était bon ; mais il eût fallu une âme religieuse et chrétienne, selon M. P. Archambault, pour en saisir toute la fécondité.

Le Progrès. 1 vol. in-8, de 527 p., des Annales de l’Institut international de Sociologie, publiées sous la direction de René Worms, et contenant les travaux du 8e Congrès, tenu à Rouen en octobre 1912, Paris, Giard et Brière, 1913. — Plus d’impressions et de systèmes dans ces communications disparates que de méthodes de recherches ; on ne constate guère non plus d’unité de tendances. — Le progrès anthropologique de l’intelligence est lié pour M. Manouvrier au perfectionnement du cerveau dont il cherche à la ville et à la campagne les conditions les plus favorables ; il attache une importance considérable aux dimensions trop faibles du bassin et du détroit inférieur des femmes, limite fatale à l’accroissement du volume cérébral ; M. Papillault déclare que l’expérience statistique seule pourra décider dans quelle mesure les conditions biologiques du progrès social sont déterminées, conformément à l’hygiène lamarckienne, mécaniste et cartésienne, par le milieu social, ou, conformément à l’eugénique darwinienne, anglaise et antiégalitaire, par la sélection des individus ; M. Duprat étudie les rapports du progrès et de la sélection sociale. — Le Progrès économique est étudié, au point de vue de la production, par MM. René Maunier et Yves Guyot. Le premier passe en revue les diverses théories relatives à l’évolution de la production, considérée quantitativement et qualitativement ; et des notes bibliographiques signalent utilement la littérature essentielle sur ce point ; M. Yves Guyot résume les conclusions de son livre sur la « Science économique ». M. Eugène Fournière cherche, entre le pessimisme socialiste et l’optimisme économiste, à définir le progrès comme consistant dans la tendance à diminuer les inégalités de la répartition par une action parallèle puis combinée de l’Etat, de la Commune et de l’Association, tendance qui aboutit enfin à mesurer la rémunération au service réellement rendu. M. Charles Gide voit