Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 7.djvu/647

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je veux acheter quelques négresses pour compléter la troupe que j’emmène. Croiriez-vous que ce vieux juif damné de Souza a refusé hier de m’en vendre à crédit, sous prétexte que j’ai tiré un coup de fusil à mon scélérat de voisin d’Acosta ? Je n’ai fait que lui rendre la pareille, et d’ailleurs je l’ai manqué. Est-ce que cela le regarde ? Il n’y a plus de religion, senhor ; autrefois un chrétien n’aurait pas refusé crédit à un autre chrétien, mais patience !

— C’est vrai, répondis-je, il n’y a plus de religion ; où irons-nous, senhor Manoel ?

— Au Valongo, voir la nouvelle cargaison qu’on a achevé de débarquer hier soir ; il s’y trouve de belles pièces, et je veux avoir votre avis.

Nous prîmes le chemin du marché aux esclaves, situé du côté de la baie de Santo Domingo, derrière le couvent de San Bento, si vous ne le savez.

Joâo Manoel me disait en marchant : — Ce n’est pas tout, senhor, que de savoir distinguer un nègre d’un cheval ou de toute autre espèce de quadrupède. Avec cela, vous n’iriez pas loin ; il faut encore savoir les choisir… Mais ôtons nos chapeaux, j’aperçois une procession là-bas… Il est plus facile, senhor, d’acheter une troupe de chevaux de Minas que deux de ces animaux que vous voyez là étendus sur le pavé ; il y a plus de mauvaise volonté et de sentimens anti-chrétiens dans leur tête que chez tous les macaques du Brésil ensemble. Vous choisissez, je suppose, dans une cargaison, un Calbary avec des épaules et des reins capables de porter une caisse de sucre ; à plus forte raison devrait-il porter cent coups de fouet comme une plume : eh bien ! vous lui en donnez vingt-cinq ; votre Calbary se pend, se coupe la gorge, ou se jette à l’eau ; au fond c’est la même chose. Si c’est un Kakanda ou un Bagou, il met je ne sais quoi dans le manger de ses camarades et les expédie pour l’autre monde sans s’inquiéter du salut de leurs âmes. Est-ce un Arada ou un Mozambique ? Il s’en va un beau matin dans les bois et vous ne le revoyez plus. Comment voulez-vous qu’un pauvre planteur y résiste ?… Ajoutez à cela que depuis qu’il n’y a plus de religion, comme