Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 7.djvu/648

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je vous le disais il y a une demi-heure, nous avons à craindre autant que les nègres ceux qui vont les chercher à la côte. Ils ont inventé je ne sais quelles drogues maudites qui vous nétoient un nègre pour huit jours à n’y rien trouver à redire. Pas plus de dyssenterie et de sarna[1] que sur ma main. Il est net comme vous et moi. Au bout de huit jours, voilà que votre nègre ne peut plus se soutenir sur ses jambes ; sa peau se ride comme celle d’une vieille orange, on voit ses os au travers ; vous êtes forcé de l’enterrer. On vous chicane ensuite pour le paiement. Il n’y a plus de crainte de Dieu, senhor.

— C’est très vrai, répondis-je ; mais nous voici arrivés au magasin que nous cherchons.

Vous aimeriez à voir un marché d’esclaves quand il est bien garni et que les acheteurs se pressent à la porte, surtout quand on n’y a pas encore touché et qu’il n’y manque pas une tête. Toutes ces créatures noires sont là, accroupies sur des nattes, à leur aise, vous montrant leurs yeux blancs, leurs dents blanches et vous souriant quand vous les regardez. C’est un plaisir de penser que ces pauvres êtres vont enfin connaître la civilisation qui n’eût eu garde d’aller les chercher en Afrique. C’est un peu loin, et la terre n’y vaut rien. Il y a bien de côté et d’autre quelques yeux qui paraissent humides, quelques figures crispées par je ne sais quoi, quelques sombres regards : mais qu’y faire ? Tout est-il parfait ici-bas ? Le ciel même des tropiques est-il sans nuages ? Passez donc sans y faire attention. Ne me parlez plus, au contraire, d’une cargaison qui tire à sa fin : je n’ai jamais aimé à voir cela. C’est trop triste que ces misérables qui sont là étendus à la porte du magasin, rêvassant, flétris, œdémateux, sans que personne se soucie de les acheter.

— Ah ! senhor Coutinho ! s’écria mon ami Joâo Manoel en enlaçant dans ses bras le capitaine du négrier, et lui frappant de petits coups dans le dos, que je vous embrasse vingt fois ! La côte n’y peut rien : vous êtes une rose, cher capitaine.

— Et vous, un œillet, senhor Manoel.

  1. Gale.