Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 7.djvu/651

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— Quelle est celle, lui demandai-je, qui semble si abattue, et qui se tient à l’écart ? elle seule paraît sentir son sort.

— Qu’elle le sente ou non, peu m’importe ; cela regarde celui qui l’achètera. Depuis que je l’ai, elle a toujours été comme vous la voyez ; nous avons voulu l’égayer pendant la traversée, en la faisant chanter et danser avec les autres, mais nous y avons perdu notre musique et nos consolations. Elle voulait que j’achetasse sa mère et ses sœurs qui étaient à vendre en même temps qu’elle. Ma foi ! la Flor do Brazil en avait autant qu’elle en pouvait contenir. C’est peut-être cela qui fait qu’elle me boude : mais son chagrin passera bientôt : elle n’en est pas plus laide pour cela, et faite ! vous allez voir. — Allons, lève-loi.

La pauvre créature, qui n’avait fait que lever les yeux sur nous, et qui les avait baissés aussitôt, ne se doutant pas que cet ordre s’adressât à elle, resta immobile sur sa natte. Un jurement effroyable du capitaine, accompagné d’un geste menaçant et de quelques mots benguelas, la tira de sa rêverie. Elle jeta sur nous un regard si triste, en essayant de se lever, que j’en fus attendri. Je me reprochai d’être l’auteur involontaire de cette scène barbare. Le négrier la prit brusquement par le bras, et l’enlevant, de terre, la mit debout sur ses pieds ; puis arrachant d’un seul coup l’unique vêtement qui la protégeait, la jeune fille parut sans voile à nos yeux. Tout son corps tremblait ; une teinte semblable à celle d’un nuage noir derrière lequel se cache le soleil, se répandit sur sa figure : la mort était dans ses yeux, et je crus qu’elle allait tomber. Y aurait-il donc de la pudeur en Afrique ? qu’en pensez-vous ?… Coutinho lui prit les mains qu’elle mettait machinalement dans la position que vous savez, et lui écartant les bras : — Voyez ! nous dit-il ; mais passons.

— Combien vaut-elle ? demanda Joâo Manoel.

— Trois cents patacons. Pas une de celles que vous voyez là ne sera donnée à moins : c’est pour rien. Examinez donc ces yeux, ces bras, ce sein ! et puis, foi d’honnête homme, je vous la donne telle que je l’ai reçue ; tous mes confrères ne pourraient vous en dire autant. Ils ont le diable au corps, et il faut que,