Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 7.djvu/652

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dans une traversée, ce qu’il y a de mieux dans leur cargaison soit gaspillé par eux et leur équipage. Coutinho entend mieux ses intérêts, et, par la mort ! si l’un de mes matelots s’avisait de toucher à celles que j’ai mises de côté, je lui ôterais sa peau de chrétien pour lui en donner une de Calbary. À la côte, liberté complète, c’est trop juste ; mais en mer, les mœurs et la décence, c’est trop juste aussi.

Vous souciez-vous d’entendre le reste ? alors vous avez quelque chose de l’âme de mon ami Manoel ; mais lui, il avait été allaité par une esclave, suivant la coutume de son pays ; et vous ! Il eut donc la jeune négresse. Qu’en voulait-il faire ? si jeune et si frêle, elle n’était bonne à rien ; je ne sais, mais, Dieu me pardonne, il la regardait avec les yeux d’un serpent à sonnettes.

Elle reprit des mains du capitaine son lambeau de toile bleue, et le replaça lentement autour de sa taille flexible ; puis, prenant la main à chacune de ses compagnes, elle leur adressa tour-à-tour quelques mots entrecoupés que je ne pus comprendre. C’étaient sans doute ses adieux, les adieux de l’esclave, cette dernière parole dite à des oreilles amies, entre les souvenirs du sol natal et l’avenir sans espérance au bout duquel apparaît un tombeau.

J’en avais assez et je sortis. — À huit jours, me cria le planteur ; tenez-vous prêt.

J’errais machinalement dans les rues, insouciant du bruit de la foule et de la chaleur dévorante. Insensiblement je parvins, dans ma rêverie, au pied de la montagne des Signaux, où les pavillons de cent nations s’élèvent sans cesse dans les airs. Je gravis à pas lents son chemin tortueux, brûlé par le soleil du jour, et parvenu à son sommet, je m’assis sur la pelouse verte qui le couronne. Mais je ne vis ni la ville qui s’étend d’un côté à ses pieds, ni de l’autre la baie de Botafogo avec ses bateaux de pêcheurs attachés au rivage, et les riantes maisons de ses bords que parfument les orangers ; ni le Pain de sucre illuminé par les derniers rayons du soleil couchant, avec la pleine mer au-delà et quelque bâtiment solitaire à l’horizon. Ma pensée errait sur un