Page:Revue des Deux Mondes - 1833 - tome 4.djvu/315

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CRABBE. — J’ai vu établir une longue et ingénieuse comparaison entre Burns et Crabbe. Cette ressemblance ne peut exister que dans l’imagination de l’écrivain, car à part le choix des sujets humbles et populaires, ces deux poètes ne doivent nullement être mis l’un à côté de l’autre. Burns s’élance avec hardiesse ; Crabbe arrive à pas lents ; l’Ecossais bouillant de passion et d’énergie sympathise avec toutes les joies et toutes les douleurs de l’homme, et le poète anglais est un froid anatomiste qui s’arrête le scalpel à la main pour observer de quelle couleur est ce sang, quelle maladie ronge ce foie, et comme les sources de vie se ferment pour ces membres corrompus. Le premier pleure sur les misères humaines, et le second les crucifie. Mais qu’ils lisent George Crabbe, ceux qui voudront voir dans quelle triste situation notre époque de taxes et d’impôts a jeté le paysan ; ceux qui voudront prendre le malheureux avec cette distribution de paroisse qui le soutient sans le rassasier, avec ses enfans assis dans la poussière, ses pauvres enfans que la faim torture, dont l’idiotisme s’empare, et le mettre à côté de ces hommes d’autrefois puissans et robustes, au milieu de leurs grasses campagnes, de leurs belles habitations où retentissait le bruit des armes victorieuses d’Azincourt[1] !

George Crabbe naquit en 1754 à Aldborough dans le comté de Suffolk et fut élevé à Cambridge ; il étudia la chirurgie avec l’intention de la pratiquer, puis il revint de ce projet et tourna ses vues du côté de l’église. Dans cette carrière, les hommes de mérite réussissent quelquefois, mais c’est surtout par suite du patronage qu’ils s’acquièrent. Pour l’obtenir,

  1. Jean-Jacques en France, Cowper et Crabbe en Angleterre, Franklin aux États-Unis, Burns en Écosse, bien que d’âges différens, étaient contemporains ; une pensée semblable de renouvellement social, ou d’audace littéraire, ou de liberté populaire et religieuse, ou de moralité passionnée, ou d’enthousiasme aveugle ; le même besoin d’étudier les classes inférieures, jusqu’alors si méprisées, apparaissent chez ces divers écrivains. L’un attaque les grands et exalte les humbles ; l’autre cherche sous le toit du pauvre la copie des vices du riche ; un troisième, plus sage et plus utile, essaie de ramener le prolétaire à ces habitudes d’économie et de vertu, gages de moralité et de bien-être ; le dernier se fait le barde exalté des passions rustiques. Cet élan simultané, qui fait jaillir de toutes parts des accens analogues, et qui a lieu peu de temps avant que la révolution française n’éclate, est trop frappant pour ne pas être remarqué.