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enfance, de ces histoires de voyageurs surpris par les flots à la grève de St-Michel, et sentant la mort leur monter, pouce par pouce, de la cheville jusqu’à la gorge. Je témoignai mes craintes à mon compagnon.

— Il n’y a pas de danger, me dit-il en étendant la main vers le milieu de la grève, la croix nous voit !

Et en effet, une croix de granit s’élevait là, et les flots commençaient à peine à l’effleurer à sa base. J’appris qu’aussi long-temps que cette croix apparaissait, la fuite était encore facile, et que l’espoir ne mourait qu’au moment où son sommet s’était englouti sous les vagues : idée vraiment chrétienne que d’avoir fait ainsi du signe de la rédemption le symbole de la vie, comme pour avertir le voyageur, par une image matérielle et immuable, qu’où la croix a disparu, Dieu est absent, et l’homme n’a plus à compter sur lui.

En traversant la grève, j’aperçus successivement les trois chapelles de Toul-Efflam, de Saint-Michel et de Lancarré. A l’extrémité de la plaine, je trouvai quelques maisons presque ensevelies et une chapelle demi-croulée. C’est le bourg de Saint-Michel, pauvre Herculanum maritime que mine lentement le flot, et sur lequel chaque année la mer déplie plus avant son linceul de sable. Les deux tiers de la commune ont déjà été rongés par la vague. Pour maintenir ses divisions territoriales, l’administration vole de temps en temps aux communes voisines un lambeau de territoire dont elle fait l’aumône à Saint-Michel ; mais, invariable dans sa poursuite, la mer continue à manger, chaque année, sa part de champs et de maisons, de sorte que, dans cette singulière partie jouée entre l’Océan et un préfet, les enjeux semblent devoir rester toujours les mêmes, jusqu’à la ruine de l’un des joueurs.

Mais la lieue de grève ne m’avait point donné un aspect d’océan. Dans ce désert de sable je n’avais vu que de l’eau et non la mer. Celle-ci ne m’apparut qu’à Peros et à Brehat. Ce fut là que je pus juger du caractère particulier des côtes de Tréguier.

J’étais encore tout plein du souvenir des sombres baies des Trépassés et d’Audierne, des passes de l’isle de Sein et des Glenans. Je m’attendais à retrouver quelque chose de semblable. Je fus complètement trompé. Au lieu des longs rescifs de la côte de Cornouaille, autour desquels hurle la vague, et qui élèvent dans la