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celui qui ne se retire jamais, dont le fauteuil n’est jamais vide, homme peu accessible aux passions politiques, esprit calculateur et prévoyant, n’est, dit-on, plus opposé à cette amnistie qu’il a repoussée si long-temps. Mais comme il sent, avec son instinct ordinaire, que ce ministère est usé, et a suffisamment fourni sa course, il ne serait pas fâché, ajoute-t-on, que cet acte de clémence réclamé par l’opinion, et qui peut à lui seul faire vivre un cabinet pendant quelques mois, fût réservé pour l’avènement du nouveau ministère qui se formera sans doute en présence des chambres. En repoussant l’amnistie à son instigation, les ministres actuels se seraient laissé enferrer par cet habile personnage, et pousser tout doucement dehors ; M. Dupin lui-même se serait chargé d’appuyer celle combinaison d’en haut, tantôt par quelques faux semblans d’opposition, tantôt par des notes sur l’amnistie, jetées dans un journal quotidien, où il déclare que cet acte ne peut être fait que par une loi, et du consentement des trois pouvoirs ; manière adroite de renvoyer la question jusqu’aux chambres, d’éloigner tout retour des ministres en place vers de meilleures idées, et de les mener pieds et poings liés, sans une action honorable à offrir pour leur défense, devant le grand jury qui doit prononcer sur eux. Osez dire maintenant que nous ne sommes pas gouvernés avec sagesse.

M. Thiers, qui se connaît en roueries, se sent déjà si bien joué, qu’il s’occupe, dit-on, de se pourvoir d’une ambassade. Celle de Madrid paraît avoir fixé son choix. De grandes questions politiques et financières surtout s’agitent en Espagne. M. Thiers irait donc en Espagne, et au besoin, M. de Rayneval passerait au ministère des affaires étrangères. M. Thiers aurait fait valoir la nécessité d’avoir à Madrid un homme avancé dans l’intimité de la pensée gouvernementale, à qui l’on pût s’ouvrir sans le moindre détour. La tendance démagogique de Madrid inquiète les Tuileries ; on prévoit le moment où le gouvernement de la reine ne pourrait plus servir de digue, où l’intervention serait commandée par la nécessité, et l’on se demande si, dans ce cas, au lieu de risquer une guerre sur le Rhin, on ne ferait pas mieux de laisser s’établir ou même d’établir dans la Péninsule un bon gouvernement absolu avec lequel on n’aurait pas le souci de voir le fantôme de la république montrer sa tête menaçante entre les cimes des Pyrénées. Ces craintes et ces prévisions expliqueraient et motiveraient les visites fréquentes qui ont été faites depuis quelque temps, au dire de certaines gens bien informés, par M. de Calomarde, à un haut et puissant personnage. L’esprit de prévision éclate en tout, et il est peut-être aussi utile de changer ses voisins que ses ministres.