Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 4.djvu/709

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On s’approcha lentement et avec précaution. Rien ne remuait, l’homme et le dragon étaient étendus l’un sur l’autre. À vingt pas autour d’eux, l’herbe était rasée comme si un moissonneur y eût passé la faux, et cette place était pavée d’écailles qui étincelaient comme une poudre d’or.

Le dragon était mort, l’homme n’était qu’évanoui. On fit revenir l’homme en le dégageant de son armure et en lui jetant de l’eau glacée ; puis on le ramena au village, qui reçut, en commémoration de ce combat, le nom de Naters (vipère).

Quant au dragon, on le jeta dans le Rhône.

Je vis, en passant à Naters, la grotte du dragon : c’est une excavation du rocher ouverte sur la prairie où eut lieu le combat. On me montra encore l’endroit où le monstre se couchait habituellement, et la trace que sa queue d’écailles a laissée sur le roc.

À partir de cet endroit, le sentier s’attache au versant méridional de la chaîne de montagnes qui sépare le Valais de l’Oberland : comme il faut rendre justice à tout, même au chemin, j’avouerai que celui-ci est assez praticable.

Je m’arrêtai à Lax, après avoir fait dix lieues de France à peu près ; j’entrai dans un café et j’y déjeunai côte à côte avec un brave étudiant qui parlait assez bien français, mais qui ne connaissait de notre littérature moderne que Télémaque ; il me dit l’avoir lu six fois. Je lui demandai s’il y avait dans les environs quelques légendes ou quelques traditions historiques : il secoua la tête.

— Oh ! mon Dieu non, me dit-il, on jouit d’une fort belle vue du haut de la montagne qui est devant nous, mais seulement les jours où il n’y a pas de brouillard.

Je le remerciai poliment, et je mis le nez dans le Nouvelliste Vaudois. Ceux qui ont lu ce journal peuvent avoir ainsi la mesure de la détresse où j’étais réduit.

La première chose que j’y trouvai, c’était la condamnation à mort de deux républicains pris les armes à la main au cloître Saint-Méry.

Je laissai tomber ma tête entre mes mains et poussai un profond soupir. Je n’étais plus à Lax, je n’étais plus dans le Valais, j’étais à Paris.