Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 4.djvu/723

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ici que passent les vins qui descendent du Saint-Gothard et qu’on envoie en Suisse, en France ou en Allemagne ; ces vins sont renfermés dans des barriques et conduits par des muletiers italiens qui presque tous sont des ivrognes. Comme la Furca est la montée la plus fatigante qu’ils aient à gravir pendant tout le chemin, c’est aussi pendant cette montée que le démon de l’ivrognerie les tente et arrive ordinairement à son but, en leur faisant percer les tonneaux qui leur sont confiés, et qui, de cette manière, arrivent rarement pleins à leur destination. Vous concevez que de pareils hommes, dépositaires infidèles pendant leur vie, ne peuvent entrer dans le séjour des honnêtes gens après leur mort. Leurs ames en peine reviennent donc errer la nuit à l’endroit même où la tentation les a vaincues : ce sont elles qui, tout imbibées encore du vin dérobé, font, en se posant sur la neige, ces taches rouges, éparses de tous côtés ; ce sont elles qui, pour se distraire, poursuivent le voyageur avec la tempête, qui font glisser son pied au bord du précipice, qui l’égarent le soir par des lueurs trompeuses. Eh bien ! il n’y a qu’un moyen de se rendre ces ames favorables, c’est de leur jeter, en faisant le signe de la croix, quelques gouttes de ce vin qu’elles ont tant aimé pendant leur vie, qu’il a été pour elles une cause de damnation éternelle après leur mort. Voilà pourquoi j’ai fait mettre dans votre gourde du vin au lieu de kirchenwasser.

Cette explication me parut si satisfaisante, que je ne trouvai d’autre réponse à faire que de renouveler pour mon compte l’opération que Francesco venait de faire pour le sien, et je ne doute pas que ce ne soit à cette précaution anti-diabolique que nous dûmes d’arriver, sans accident aucun, à Réalp, petit village situé à la base de la terrible montagne.

Nous ne fîmes à Réalp qu’une halte d’une heure, et nous continuâmes notre route jusqu’à Andermatt. Châteaubriand et M. de Fitz-James y étaient passés quelques jours auparavant, et l’hôte me montra avec orgueil les noms des deux illustres voyageurs inscrits sur son registre.

Le lendemain matin, je fis prix avec un voiturier qui ramenait une petite calèche à Altorf ; toute notre discussion roula sur le droit que je me réservais d’aller à pied quand bon me semblerait :