Page:Revue des Deux Mondes - 1834 - tome 4.djvu/729

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pouvait mais, il la tira par la queue et la fit tomber dans un précipice.

Quant au bailli de Göschenen, il n’entendit jamais reparler de l’architecte infernal ; seulement, la première fois qu’il fouilla à son escarcelle, il se brûla vigoureusement les doigts ; c’était le lingot qui était redevenu charbon.

Le pont subsista cinq cents ans, comme l’avait promis le diable.

Si l’on veut chercher la vérité cachée derrière ces voiles mystérieux, mais transparens, de la tradition, ce sera surtout lorsqu’il sera question de ces grands travaux attribués à l’ennemi du genre humain qu’elle sera facile à découvrir. Ainsi, presque partout en Suisse, il y a des chaussées du diable, des ponts du diable, des châteaux du diable, qu’après une investigation un peu sérieuse on reconnaîtra pour des ouvrages romains. Contre l’exemple des Grecs qui, dans leurs invasions, détruisaient et emportaient, les Romains, dans leurs conquêtes, apportaient et bâtissaient. Aussi, à peine l’Helvétie fut-elle soumise par César, qu’une tour s’éleva à Nyon (Novidunum), un temple à Moudon (Mus Donium), et qu’une voie militaire, aplanissant le sommet du Saint-Bernard, traversa l’Helvétie dans sa plus grande largeur, et alla aboutir au Rhin, près de Mayence. Sous Auguste, les maisons les plus nobles et les plus riches de Rome acquirent des possessions dans la nouvelle conquête, et vinrent s’établir à Vindich (Vindonissa), à Avenches (Aventium), à Arbon (Arbor felix), et à Coire (Curia). C’est alors que, pour rendre les communications plus faciles entre ces riches étrangers, les architectes romains, sinon les premiers, du moins les plus hardis du monde, jetèrent, d’une montagne à l’autre et au-dessus d’épouvantables précipices, ces ponts aériens, si solides que presqu’en tous lieux on les retrouve debout. La domination romaine en Helvétie dura, comme on le sait, quatre cent cinquante ans ; puis un jour apparurent sur les montagnes de nouveaux peuples, venus on ne sait d’où, conquérans nomades, cherchant une patrie, s’établissant selon leur caprice, avec leurs femmes et leurs enfans, là où ils croyaient être bien, chassant devant eux avec le fer de leur épée les vainqueurs du monde, comme les bergers chassent les troupeaux avec le bois de la houlette, et faisant esclaves les populations que Rome avait adoptées pour ses filles. Ceux que le