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POÉSIES POPULAIRES DE LA BRETAGNE.

en présence du roi ; mais maintenant j’ai fait serment : je dois le tenir si je ne veux passer pour traître et parjure. Mais, pour remplir mes devoirs de chaque côté, voici ce que je veux faire. Vous, ma femme et leur mère, donnez à ces enfans toutes sortes de secours ; de l’or, de l’argent, des vœux : je les ai bannis ; mais vous, vous n’êtes pas liée par un serment. Adieu, mes fils, et puissé-je vous revoir ! Je retourne à la chasse et vous laisse à votre mère. Bonne fortune à vous, Renaud, à vous tous, mes enfans ! — Ah ! pourquoi ne faites-vous point votre paix avec le roi ?…

(Il sort.)

Pendant toute cette scène, d’une si admirable et si antique simplicité, l’attention de la foule avait été profonde. Les femmes pleuraient, et au moment où Renaud tire son épée contre le vieux duc Aymon, un petit garçon, qui était près de moi, s’était levé tout éperdu et s’était écrié : Chesus ! ho zad, Renod ! (Jésus ! votre père, Renaud !) Et ce cri naïf avait attendri tout le monde ; moi-même j’étais ému. Le troisième acte était fini. Quand les acteurs eurent disparu, je me détournai vers Jacques Riwal : — C’est bien beau cette scène ! lui dis-je. — Oh ! c’est l’autre acte qu’il faut voir, monsieur ! me répondit-il. C’est dans l’autre acte que Renaud tue le plus de seigneurs du roi. — Cet homme était implacable et monomane ; comme l’animal carnassier, il n’avait qu’un instinct.

Dans l’acte suivant, les quatre fils d’Aymon, après avoir levé des troupes et s’être joints à Mogis, qui leur amène une armée, se mettent en campagne. En passant par la Gascogne, ils secourent Yon, roi de ce pays, contre Borgon, chef sarrazin, qui, considérant que les blés étaient grands et que les coursiers trouveraient à brouter sur la terre de Gascogne, avait fait une chevauchée jusqu’à Bordeaux. Yon, sauvé par les quatre fils d’Aymon, leur prouve sa reconnaissance en donnant sa sœur Claire en mariage à Renaud, et lui permettant de bâtir le château-fort de Montauban, où il se retire avec ses trois frères. Mais bientôt on apprend que Charlemagne donne une course de chevaux, afin de trouver un coursier digne de son neveu Roland. La couronne d’or de l’empereur doit être le prix du vainqueur. Renaud part pour Paris avec Bayard. Il remporte le prix, et quand Charlemagne lui propose d’acheter son cheval, il lui répond : — « Si vous avez besoin d’un coursier pour porter votre neveu, cherchez-en un autre, Charles, car vous n’aurez pas le mien quand vous me le paieriez avec la prunelle de vos yeux. Moi aussi j’ai besoin d’un bon cheval, car je suis Renaud, et celui-ci est Bayard. J’ai gagné votre couronne ; je la ferai monnoyer pour payer les soldats avec lesquels je vous ferai la guerre, à vous et à vos barons. » — Dans la légende, Renaud dit seulement : — « Cette couronne est un gage précieux, je veux la garder, et