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jouer, l’art existe avant tout pour le connaisseur. Seulement, comme l’art est bien plus difficile que le whist et les quilles, je crois faire un ouvrage méritoire en essayant de faire de mes concitoyens autant de connaisseurs avant l’exposition prochaine….

« Le connaisseur ne jugera pas d’après son sentiment, mais il cherchera dans le tableau même les motifs de son jugement. Par exemple, ce tableau est très brun ; puisqu’il est très brun, il faut qu’il y ait beaucoup de bitume ; puisqu’il y a beaucoup de bitume, il faut qu’il soit de l’école de Düsseldorf ; puisqu’il est de l’école de Düsseldorf, il doit être bon : le tableau est bon. Ainsi le véritable connaisseur arrive à la perfection, non seulement comme connaisseur, mais comme homme. Il se défie de ses sentimens et les comprime. Il vient, par exemple, de décider par induction que le tableau brun était bon, et peut-être ce noble cœur ne peut souffrir le brun : il porte plus volontiers du bleu ou quelque autre couleur, mais il a poussé l’abnégation personnelle au point de déclarer bon le tableau brun. Or l’homme, et particulièrement le chrétien, devant toujours faire abnégation de soi, l’on voit que la science du connaisseur est l’apogée de la perfection humaine ; car le connaisseur se fortifie de plus en plus dans l’abnégation de ses sentimens ; il arrive bientôt à ne plus faire que juger sans plus rien sentir, et c’est là ce qui distingue le véritable connaisseur. Les arts du dessin comme les autres beaux-arts ne sont faits que pour être jugés, non pour être sentis. On a dit à la vérité que l’art existe pour le plaisir de l’homme, mais ce n’est pas l’art lui-même, mais bien l’acte par lequel on le juge, qui fait plaisir à l’homme… Sentir est une sottise ; la bête elle-même peut sentir, nais non pas juger ; le premier paysan venu peut sentir que les coups font mal, mais porter un jugement sur les coups exige déjà un haut degré de culture…

« … Je ne réjouis déjà de voir à la prochaine exposition les connaisseurs se reconnaître entre eux. Oh ! le public entier ne formera qu’une seule et belle communion, toute composée de connaisseurs. Tous les monopoles de cette science vont disparaître ; tous seront égaux devant l’art, tous frères connaisseurs, tous libres d’admirer à leur gré… »

Après cet exorde, l’auteur passe aux définitions et divisions préliminaires, ce qui est bientôt fait : on dirait d’un catéchisme pour préparer aux examens de droit ou de médecine. Le plus amusant est de le voir quelquefois prendre à son insu le sujet au sérieux, puis s’en tirer par quelque bonne bouffonnerie. Vient ensuite la partie la plus précieuse pour les futurs connaisseurs, la phraséologie artistique toute faite, que l’auteur conseille de décomposer au besoin et de mêler comme une sorte de componium à variations ; on ne sait imaginer de meilleure parodie de