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pied qu’auparavant ; tout rentra, en un mot, dans l’ordre accoutumé. Mais les dispositions morales et physiques de l’équipage n’étaient plus les mêmes : les plus courageux montraient encore quelque énergie ; ceux d’une trempe moins vigoureuse s’étaient complètement affaissés sous ce poids d’infortunes prolongées et sans terme dans l’avenir. Une irritabilité morbide, du genre de celles dont la retraite de Russie et le naufrage de la Méduse ont offert de si tristes exemples, faisait chaque jour des progrès parmi ces hommes condamnés à vivre ensemble depuis bientôt quatre ans dans un espace de quelques pieds carrés. Le scorbut, qui s’était à peine montré pendant les hivernages précédens, se développa dans le cours de celui-ci à un point assez alarmant.

« Nos hommes, dit le capitaine Ross, n’avaient pu sortir et prendre de l’exercice depuis long-temps, et ce défaut de mouvement, ajouté au manque d’occupations suffisantes, à une faible ration de vivres, à cette tristesse insurmontable produite par l’aspect éternel et accablant de la neige et de la glace, nous avait tous réduits à un état de santé assez triste. M. Thom était malade ; mes anciennes blessures me faisaient vivement souffrir, et deux de nos matelots étaient atteints du scorbut, au point que nous désespérions de leur guérison.

« Nous étions tous fatigués de ce misérable séjour. Nous l’avions salué avec joie en arrivant, parce qu’il formait un contraste avec celui que nous venions de quitter. Il nous avait reçus fatigués, sans abri, à moitié morts de faim, et il nous promettait du moins un état relatif de repos et de bien-être. Mais la nouveauté de cette sensation s’était promptement effacée, et depuis plusieurs mois les jours avaient été presque sans différences ; chacun d’eux était plus pesant que celui qui l’avait précédé, et la nuit n’arrivait que pour nous annoncer qu’un autre jour semblable lui succéderait. Les orages même étaient sans variété au milieu de l’éternelle monotonie de la glace et de la neige ; il n’y avait rien à voir au dehors, même quand nous pouvions braver la température ; et au dedans, nous avions beau chercher des distractions, il était impossible d’en trouver aucune. Ceux qui, pourvus de moins d’énergie morale, pouvaient passer leur temps dans cette sorte de torpeur éveillée que produit une pareille existence, étaient les plus heureux ; mais nous enviions davantage encore ceux qui avaient la faculté si digne d’envie de dormir en tout temps, qu’ils fussent ou non tourmentés par leurs pensées. »

Les préparatifs pour quitter ce lieu d’exil recommencèrent au mois d’avril ; les canots employés dans le voyage de l’année précédente avaient été laissés, au retour, sur les bords la baie Batty, à quelques lieues au nord. On résolut d’y transporter à l’avance des vivres en quantité suffisante