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C’est le nom de l’enfant ; Laurence, nom douteux, enfant charmant, virgilien, qui tient d’Euryale et de Camille, qui a quinze ans penè paella puer ! Jocelyn nous dit, qu’en le regardant, son œil hésite entre l’enfant et l’ange.

Au premier printemps, Laurence est devenu plus beau, il étonne, il éblouit son ami ; il éclaire la grotte alentour ; c’est bien pour le jeune lévite, en effet, comme l’ange des proses d’Alleluia : In albis sedens Angelus. Le plus sublime moment de la situation, après l’hymne exhalé vers l’idéale et chaste beauté, vers la beauté sans sexe encore, est cette vaste éclosion du printemps qui éclate, en quelque sorte, un matin, dans la haute vallée : du sein de cette nature soudainement attiédie et ruisselante, s’élève le chant en chœur des deux enfans qui s’ignorent l’un l’autre et qui se regardent avec larmes. On trouverait dans les printemps de Finlande et de Russie, touchés par Bernardin de Saint-Pierre, dans ceux du nord de l’Amérique décrits par M. de Châteaubriand, des traits heureux de comparaison avec ce printemps de la vallée des Aigles [1]. Si l’on a deviné que Laurence, l’angélique enfant, n’est qu’une femme, on sera reporté aussi à des scènes du pèlerinage de Paul et Virginie dans la Montagne Noire. Toute cette partie du poème de M. de Lamartine, depuis l’entrée de Laurence dans la vallée, est véritablement une grande idylle, à prendre le sens exact du mot. Le caractère propre de l’idylle consiste à représenter l’homme dans un état de calme champêtre, d’innocence et de simplicité, où il jouisse librement de tout le bonheur naturel. Celui qui, dans les Préludes, nous avait chanté d’une voix attendrie : Je suis né parmi les pasteurs, réalise et déploie en ce tableau son premier vœu. Tous les rêves bucoliques des Florian, des Gessner, des Haller, sont élevés ici à la hardiesse et à la grandeur, dans ce cadre majestueux des Alpes, et 94 au fond. Abel était heureux à la face de ses parens inconsolés, le lendemain de la chute du monde. Tandis que le sang d’André Chénier, de Marie-Antoinette et de Mme Roland arrosait l’échafaud, l’hymne de ces deux enfans planait et montait au ciel dans le printemps d’avant Thermidor, de dessus leur piédestal embaumé. Double triomphe, admirablement senti, perpétuellement vrai, de

  1. Il ne faudrait pas oublier, dans la comparaison de ces printemps, de commencer par celui du second livre des Géorgiques : Vere tument terroe.